DR KHALIL ELAHEE

L’expression « Build Back Better » (BBB) est très utilisée pour définir un paysage énergétique durable après le confinement. La reprise, ou la relance, ne doit pas être un retour en arrière. C’est l’opportunité de construire mieux, une nouvelle ère qui peut s’ouvrir pour notre République. Nous proposons les orientations suivantes pour une planification post-COVID-19, y compris dans le cadre de l’exercice budgétaire 2020-21.

1. No to Coal

Cette volonté des décideurs politiques et économiques était palpable avant le COVID-19. Des institutions internationales et des banques avaient déjà affirmé leur objection à financer les centrales à charbon. La société civile clamait un ‘No To Coal’ même avant l’épisode CT-Power. Des normes plus strictes en matière de pollution étaient attendues. La baisse des coûts des énergies renouvelables (EnR) et des batteries devait sonner le glas du charbon. Quoi de plus logique dans notre Petit État insulaire (PEI), avec une population et des écosystèmes si vulnérables au changement climatique, une pandémie qui ne dit pas son nom.

Pendant le confinement, comme pendant une calamité ou un conflit ailleurs, la fourniture de charbon, sur laquelle nous dépendons à plus de 40% pour notre électricité, aurait pu être affectée. Cela mettrait en péril notre sécurité énergétique. Quand la demande est faible, une évidence durant le couvre-feu, les centrales à charbon opèrent en priorité, car les contrats avec le CEB les favorisent. Aujourd’hui, il faut intégrer dans les plans post-COVID-19 la fin du charbon à Maurice, particulièrement au moment où les contrats des IPPs arrivent à terme.

2.100% EnR

Avec Joël de Rosnay et d’autres collaborateurs, nous avions proposé un objectif de 100% d’énergies renouvelables (EnR) au sein de la République de Maurice d’ici 2050 pour le secteur électrique. La clé n’est pas la date ciblée mais une vision systémique par rapport aux EnR en synergie avec l’efficacité énergétique et la maîtrise de la demande (EE/MDE). L’obstacle majeur au 100% EnR est l’introduction du Gaz Naturel Liquéfié (GNL/LNG) qui, à défaut d’une masse critique pour sa demande, risque de provoquer un lock-in plus pernicieux que celui que représentait CT Power.  

Au sein de la National Energy Commission (NEC), nous avions considéré le LNG comme une ‘transition fuel’ — sujet à une étude de faisabilité favorable et devant être remplacé éventuellement par du biogaz local. Aujourd’hui, plus de sept ans après, la proposition du LNG comme ‘transition fuel’ ne tient plus la route. Au fait, du Mozambique jusqu’en Australie en passant par les USA avec Chesapeake, ce secteur est gravement menacé. Imaginons un instant les problèmes de fourniture que nous aurions pu avoir avec le LNG en pleine pandémie et après. 

Par contre, les fermes photovoltaïques et éoliennes, y compris à Rodrigues, nous ont été d’une utilité remarquable pendant le confinement. Accélérons notre transition énergétique car, comme l’affirme même le PDG de Total, le secteur des EnR sera un facteur stabilisateur de l’économie post-COVID-19. De concert avec l’efficacité énergétique et la maîtrise de la demande (EE/MDE), ces énergies durables ouvrent des perspectives pluridisciplinaires en termes d’emplois ou d’innovations et sont plus inclusives, par exemple, en participation féminine et locale. La décroissance est là et le « Build Back Better » implique que nous pouvons enclencher un découplage entre notre Produit intérieur brut (PIB) et notre intensité énergétique.

3.Energy-Smart Mauritius

Des services de santé à l’éducation en passant par le travail et le transport, l’introduction massive des technologies de l’information et de la communication sera, sans doute, une conséquence plutôt bénéfique de la pandémie. Depuis quelques années déjà, beaucoup se plaignaient de ne pouvoir utiliser leurs lignes téléphoniques fixes ou même Internet lors d’une coupure d’électricité faute d’installation de photovoltaïques ou de facilité de stockage d’énergie. Dorénavant, il faudra moderniser radicalement le réseau du Central Electricity Board (CEB). C’est l’opportunité de le soumettre aux 4 ‘D’ que sont la Digitalisation, la Décentralisation, la Décarbonation et la Démocratisation. 

Des réseaux intelligents à petite échelle (smart micro-grids) peuvent être inclus dans les nouveaux projets afin que les smart cities, par exemple, ne soient plus un vain mot. Rodrigues et Agalega s’y prêtent impeccablement mais aussi les terminaux du Metro Express, l’aéroport, le port comme tous les secteurs, qui devront émerger ou connaître un « Build-Back-Better ». Plus que l’autonomie énergétique, notre autosuffisance sera mieux assurée par notre interdépendance, une attitude que la pandémie nous invite à embrasser pour notre avenir commun. 

4.Energy Management

Il y a plus de vingt ans, nous appelions à la création d’un Energy Management Office. Les autorités avaient choisi de séparer l’efficacité énergétique des énergies renouvelables pour créer l’Energy Efficiency Management Office (EEMO), et bien plus tard la Mauritius Renewable Energy Authority (MARENA). Pour avoir servi sous deux régimes politiques différents au sein de l’EEMO, depuis sa fondation, et ayant collaboré avec la MARENA, il nous paraît judicieux aujourd’hui de revisiter leurs fonctionnements. Pour « Build Back Better », à l’heure de Smart Mauritius et aussi afin d’optimiser nos ressources humaines, la création d’une Sustainable Energy Management Agency (SEMA), remplaçant l’EEMO et la MARENA, serait propice. Pour une meilleure gouvernance énergétique, redéfinissons les rôles respectifs du ministère, du CEB et aussi de l’Utility Regulatory Authority. 

Comme exemple d’un projet concret, la fusion de l’EEMO et de la MARENA, avec la création de la SEMA, pourra mener au remplacement des autobus fumigènes, et toujours bondés pour le transport d’étudiants, par un système durable de mobilité. Il comprendra un parc de véhicules électriques qui sera COVID 19-compliant et alimenté par des énergies propres, en harmonie avec les horaires de fonctionnement du Metro Express comme des plans de télétravail et de flexi-time, voire de nouveaux time-tables scolaires. Autre proposition tangible, la mise en œuvre des normes ISO 50 000 sur le Management de l’énergie dans le secteur touristique, qui sera un atout précieux pour l’économie nationale, les touristes, les hôteliers et aussi notre biodiversité. C’est ainsi que les restaurants et les chambres d’hôtel pourront largement se passer de la climatisation grâce à la ventilation naturelle et des designs bioclimatiques, un moyen fort de lutter contre le coronavirus.

5.Transport durable

Le transport représente 54% de notre consommation énergétique finale dont plus de 37% pour le secteur routier, y compris 18% uniquement en forme d’essence. Les implications sont énormes mais ce qui est le plus significatif est le fait qu’il s’agisse à 100% d’énergies fossiles importées. Avant la pandémie, le gouvernement avait promis Rs 100 000 à l’achat d’un taxi et nous avions, à l’époque, suggéré qu’une telle facilité pourrait être réservée à l’achat de véhicules hybrides ou électriques. Aujourd’hui, les taximen ont besoin davantage de support car le nombre de passagers doit être limité à cause du COVID-19. Même si le cours du pétrole est à la baisse, il nous faudra préparer une transition vers un système de transport durable dans le long terme. Pendant des décennies, nous appelions à l’introduction du bioéthanol, voire aussi du biodiésel. Qui aurait pensé que le bioéthanol deviendrait une réalité localement en un rien de temps sous la forme de solutions hydroalcooliques? Faut-il une autre catastrophe planétaire pour que nous nous tournions vers les biocarburants, même partiellement ? 

Sinon, dans le cadre du concept Smart Mauritius, les véhicules électriques ont une contribution significative dans la balance entre la fourniture et la demande d’énergies propres. Les applications Vehicle-to-Grid (V2G) seront incontournables, une réelle opportunité dans des îles comme Maurice et Rodrigues. Contrairement aux carburants fossiles dispensés dans les stations de pompe occasionnant aussi de longues files d’attente, le V2G est à l’abri tant de la contamination par le coronavirus que celle par la présence de métaux lourds comme le manganèse. Il incombe de rappeler que l’ère post-confinement devra aussi encourager les déplacements en plein air à pied et à bicyclette mais également développer des moyens propres, en termes d’énergie comme en termes d’hygiène sanitaire, de transport par mer, y compris pour le tourisme local et régional. S’il faut éviter les foules dans les aéroports, le transport maritime régional doit être promu. Enfin, l’objectif de rendre le Metro Express complètement vert, plus rapidement, peut être atteint grâce aux orientations susmentionnées.

 6.Modèle économique durable

Le COVID-19 Solidarity Fund est une mesure louable. Toutefois, une fois de plus, l’essence et le diesel deviennent la vache laitière qui est appelée à la rescousse. Avec le prix du baril de pétrole au plus bas niveau, cette charge ne sera pas trop inflationniste, même si la roupie déprécie drastiquement. Mais dans le long terme, la stratégie ne sera pas payante si nous espérons réduire significativement nos importations de produits pétroliers pour aller vers 100% EnR. De même, les multinationales du pétrole, les importateurs de véhicules, les stations-service, les revendeurs de pièces et autres petits commerces associés auront peu à gagner avec l’électrification verte de notre système de transport. 

Mais au premier chef, ce sont les revenus du gouvernement qui seront réduits avec une orientation 100% EnR, sauf si une approche holistique est adoptée. Comme le changement climatique ou encore la lutte contre la pollution locale, le COVID-19 aussi nous oblige de penser dans la durée et intégrer les coûts sociaux et environnementaux. Cette internalisation des coûts est une urgence dans le cas des Petits états Insulaires (PEI) à haute vulnérabilité. Ailleurs, les cas de COVID-19 aux USA, en Chine et en Europe ont démontré une corrélation forte avec l’exposition des personnes affectées à des niveaux élevés de pollution. C’est le moment de faire une révolution économique comme l’intervention massive des gouvernements et des institutions financières internationales commencent déjà à le provoquer. L’orientation de cette transformation ne peut être erronée.  Le nouveau modèle se doit d’être durable, incluant largement les éléments d’une économie circulaire et accordant une valeur juste au capital humain et à la nature. 

C’est le défi principal. Il ne peut être relevé par le commun des mortels qui a peur d’une augmentation du tarif de l’électricité, ni par celui qui attend d’acheter une voiture hors taxes et ni encore par un entrepreneur qui espère réduire la facture énergétique de sa production. Offrons-leur des choix durables et attrayants. Le gouvernement est seul habilité à changer le cadre afin d’orienter notre politique énergétique dans cette direction. Un « Build Back Better Budget », entre autres mécanismes, doit initier ce virage pour inaugurer l’ère post-COVID-19 dans le sens d’un modèle économique durable.

7. Une éthique post-COVID 19

Quelque chose de profond doit changer pour le mieux après la pandémie. Sinon avec elle, car Dieu seul connaît combien de temps elle sera là. Ce qui doit se dessiner à l’horizon, c’est la transformation aussi de nos modes de production et de consommation afin qu’ils soient durables. En Italie, au pic de la pandémie,  le personnel médical faisait face à un dilemme intolérable : choisir parmi des patients ceux qui devaient être sauvés ? Pour les filières industrielles et commerciales, l’éthique post-COVID 19, qui s’impose est celle qui sauve les activités durables. Les filières indispensables à la vie, comme notre agriculture et les services de santé, ne doivent jamais être écartées.

Un vrai questionnement est inévitable concernant l’aménagement du territoire sur des petites îles faites et entourées d’écosystèmes fragiles. Pour une conformité COVID-19, il nous faut aussi réinventer le lien entre le tourisme et l’aviation civile; les infrastructures et des aménités comme la fourniture d’eau, l’ascenseur ou la climatisation; la sécurité alimentaire et l’autosuffisance énergétique; la santé et la gestion des déchets; le transport et l’environnement; la technologie et la culture et tant d’autres liens intrinsèques et systémiques que nous avons trop longtemps ignorés. 

Des innovations sont cruciales pour relever ces défis. À Wuhan même, peu après le confinement, une preuve de concept original a été élaborée pour remplacer le kérosène dans les avions par de l’électricité propre. L’hydrogène vert est une autre filière d’avenir. Déjà trois-quarts des investissements mondiaux en capacité de production électrique se font dans les EnR, plus de 300 milliards de dollars annuellement uniquement dans le solaire. Mais au-delà de l’aspect technologique, qui dominera plus que jamais notre monde, les humains habiteront et feront partie de systèmes énergétiques qui seront souvent dotés d’une intelligence artificielle. Retenons de la pandémie du COVID-19 que nous n’avons pas de maîtrise sur notre maîtrise. D’où la pertinence absolue d’une éthique qui gouvernera notre relation avec notre propre invention.

L’éthique post-COVID-19 sera aussi celle de l’humilité. La science est notre référence objective universelle, mais nous découvrons nos limites. Une approche non-dogmatique, évolutive, ouverte et transparente en matière de preuve scientifique, est essentielle. Le doute n’est jamais absent. Cette approche doit être participative et donner une base aux politiques de nos décideurs pour les éclairer dans leurs stratégies. Même si la pandémie a révélé les pires inégalités de notre temps, ici mais surtout ailleurs au monde, nous devons garder espoir. Regardons le cas de Rodrigues que ce soit concernant l’absence de la pandémie, l’abolition du plastique ou même la promotion des énergies propres. Son autonomie doit inspirer nos collectivités locales. C’est une force à conjuguer avec après le confinement. Les îles ont une capacité rapide de mise en œuvre de politiques durables. Les inerties existent, mais passer à 100% d’énergies renouvelables à Rodrigues, Agaléga ou même Maurice et Madagascar, est infiniment plus facile qu’en Chine ou aux USA. Surtout si nous évitons la surconsommation, grâce à la sobriété énergétique. La pandémie nous-a-t-elle permis de découvrir le sens d’une certaine frugalité ? Même si ce n’est pas le cas pour beaucoup, apprenons à mieux vivre nos interdépendances. 

Cette éthique sera cruciale pour renforcer la coopération régionale et l’écodéveloppement en Afrique, où nous avons un rôle de partenaire de proximité, une responsabilité au nom de notre fraternité commune face aux défis du continent avec la pandémie, et après. Une éthique d’interdépendance est pertinente, qui doit aussi nous apprendre à coexister avec la nature et à faire un usage modéré et juste des ressources de la mer et de la terre. 

Finalement, il ne faut pas sous-estimer la conscience spirituelle de notre société. Les lieux de culte sont fermés pendant le confinement, mais le rapport avec ‘Bondie’ est vivant un peu partout. C’est un atout moral et psychologique majeur, individuellement mais aussi collectivement. Cela dégage une énergie aussi, peut-être même plus authentique que ce que la religiosité puisse exprimer.