PAULA LEW FAI

Nous n’aurons pas de 12 mars 1968.

Lors des élections de 1967, les Rodriguais ont été 97% (1) à avoir voté contre l’Indépendance. Le PMSD, avec à sa tête Gaëtan Duval, a fait campagne sur la peur (ferme- ture des églises, interdiction d’élever des cochons, port du sari par les femmes). L’Indépendance acquise ? Qu’importe. Des démarches seront entreprises pour rattacher Rodri- gues à la France.

Nous sommes douze enfants, six garçons et six filles. Nous sommes la fierté de nos familles car nous sommes les boursiers de Rodrigues, ceux qui arrivent en tête des exa- mens de fin d’école primaire (2). Et qui reçoivent en récompense la gratuité de leurs études dans des collèges de leur choix et Rs 75 (3) mensuellement pour couvrir les frais. La compétition fut rude. Port-Mathurin contre La Ferme, des « aussi bons » que nous, que nous regardons cependant un peu de haut car eux, c’est la campagne. Il faut toutefois se méfier car certains, surtout les filles, parviennent à se glisser parmi les meilleurs.

Ce sont maintenant de vraies vacances, pour les garçons à nager dans le bassin près du port, à s’accro- cher aux bateaux, à sauter dans l’eau, à ramasser les noix de coco avec les filles. À la place du grenier qui a été construit par la suite, la mer est là, notre mer aux couleurs changeantes, qui ne gronde jamais, et son parfum d’eau subtile, née de l’alliance d’algues et du corail. Elle baigne notre île de sa douceur, de  sa lumière et, nous, ses enfants de toujours et pour toujours, nous nous laissons bercer infiniment. Derrière la rudesse du paysage de rochers et de vacoas parasol bat un cœur tendre, qui cache ses difficultés de la vie quotidienne par un visage lisse et serein. Sur notre terre parsemée aussi de vétiver, de lataniers, de palmiste marron, bois gandine, bois cabri, bécasse, lubine… L’enfance est un émerveillement constant, fait de joies simples comme boire une chopine de coca avec des amis, en inspirant par la paille et renvoyant un peu dans la chopine. Pour faire durer le coca toute une journée. Un vrai luxe même s’il est tout chaud car il n’existe qu’un seul réfrigérateur parmi les familles de Port-Mathurin que nous connaissons et ce serait trop demander d’y mettre des bois- sons, surtout pour des enfants. Et nous allons le soir au Club du ser- vice civil voir danseurs et danseuses évoluer au son du gramophone (4) ou encore au cinéma mobile, avec écran sur une jeep pour voir Lagardère et autres films qui nous passionnent sans nous préoccuper de l’école. Assis sur le sol du jardin d’enfants, transformé depuis en bureaux de l’administration, filles et garçons, nous sommes au royaume des dieux. Nous sommes nous- mêmes de petits dieux.

Ce sont aussi des vacances pour les aînés, eux qui ont aidé à faire les devoirs, qui se sont réveillés tôt au chant du coq – les parents sont déjà fort trop occupés pour le gagne- pain – à faire bouillir vite un œuf que les plus jeunes goberont avant de partir à la leçon entre 6h et 8h du matin, avant les classes. Les parents travailleront jusqu’à fort tard, après

le coucher du soleil et il faudra faire manger les plus petits dès 4h de l’après-midi. Toute une organisation méticuleuse pour recueillir l’eau qui ne coule que quelques maigres heures par jour. La pression étant trop faible, on fouille un trou dans la terre pour y insérer une cuvette dont les bords se trouvent au niveau du sol, c’est-à-dire celui des tuyaux d’arrivée. De la cuvette, un remplis- sage de seaux qu’on portera ensuite vers les “drums” pour les besoins des familles – douche, cuisine, lavage du linge et des “bagaz” (tout objet dont on se sert ou qui accompagne une personne). Et toujours, une surveillance du feu de bois sur lequel est posée une touque (récipient en fer blanc destiné à la conservation et au transport de divers produits (poudres, pâtes, liquides) pour avoir l’eau chaude à toute heure de la journée. Et, dès 6h du soir, au chant des grillons, il faut tout faire vite pour profiter au maximum des quatre heures d’électricité (5), qui alimenteront des ampoules de faible intensité. Juste des ronds limités de lumière qui vont s’éteindre après le signal convenu de leur clignote- ment. Vite, vite les devoirs.

Dans deux jours, le bateau MV Mauritius (6) va quitter Port-Ma- thurin pour Port-Louis, dans une île Maurice qui nous est lointaine, si lointaine. La peur commence à nous envahir : on raconte tant de choses sur ce pays qui ne connaît pas la douceur de notre île, sur les Mauri- ciens si impatients, “dominer”, leur parler rude et si loin de notre kreol chantant et mélodieux. Chacun, à sa manière pleure la fin d’une ère, sans les parents pour être consolé. Oh, ces derniers jours d’arrachement à la famille, à son sol natal, à sa Baie-To- paze, à l’île Hermitage, à Baladirou, Quatre-Vents, Trou-d’Argent… Tant de lieux, où la brise marine et le scintillement du soleil se combinent pour chanter l’insouciance, la joie de vivre. Détresse d’enfants qui s’en iront sur un bateau, seuls avec leurs “bagaz”, au son triste de la sirène. Des mères, graves, s’efforcent de paraître sereines pour ne pas rajouter au chagrin, et des pères s’activent pour cacher leur anxiété. Au revoir, les enfants. On se retrouvera chaque décembre grâce au billet qui vous sera alloué par le gouvernement. Un an est vite passé. Et puis, un jour nous aurons l’avion (7). Entre-temps, soyez sages, ne donnez pas de soucis aux oncles et tantes, qui eux-mêmes surchargés d’enfants, ont bien voulu vous accepter chez eux. N’oubliez jamais d’être reconnaissants, faites- vous petits… Sinon avec les com- plaintes, papa se mettra en colère et maman, impuissante, écopera. Si vous avez besoin d’argent, on se dé- brouillera pour vous le faire parvenir

grâce à des intermédiaires de bonne volonté (8). Surtout ne pas télépho- ner car c’est trop compliqué. Il faut passer par le « Cable and Wireless » (9). Uniquement un télégramme en cas d’extrême urgence. Le courrier prendra deux mois.

Il y a cinq jours, le navire est arrivé de Maurice et il est resté au large. Good Will et Good Hope, deux bateaux aux si jolis noms, vont à la rencontre du MV Mauritius. Ce sont les “hôtesses” à bord, sans doute les inspecteurs des services sanitaires, les autorités – police et douane. L’embarquement et le désembarque- ment des passagers et cargos se font dans des péniches (gros bateaux de bois aux formes arrondies) gérées par le bureau des stevedores, dont Paul Elysée est le patron. Le courrier arrive aussi. Tout Rodrigues est là sur le pont, attendant fiévreusement le “postmaster” qui lira les noms et les lieux d’habitation. Familles et voisins récupèrent les enveloppes ou colis.

La bonne humeur fait partie de cette grande fête du courrier. Cette frénésie est accompagnée d’animaux qui descendent vers Port-Mathurin, bœufs, cochons et poules pour être livrés à Port-Louis. On choisit sur les bords de la route les poules qu’on veut ; une fois achetées, elles sont mises par 50 dans des cages dont le fond est parsemé de graines de maïs et des moques (terme de la marine française pour désigner un récipient cylindrique) remplies d’eau et suspendues aux cages. Les poules devront ainsi voyager dans la cale; cochons et bœufs, pattes attachées, sont hissés sur le pont grâce à une grue. Leurs cris fendent le cœur. La terre de Rodrigues, ce sol pétri d’essences et d’effluves à nul autre pareil ne veut pas lâcher ses enfants, y compris les animaux. La veille du départ, ourites et poissons séchés sont empilés, de manière nette et ré- gulière sur des rangées de cordes qui seront ensuite serrées pour en faire des colis de 100 livres. Toute la nuit se passe en cette veille épuisante.

C’est le départ. L’animation nous touche peu. Nous sommes repliés sur notre chagrin. Les voyageurs emportent un petit matelas qu’ils poseront dans la cale ou sur le pont pour essayer de trouver le sommeil et ne pas être malades. Certains apportent leur propre pot de chambre car on n’aura guère le temps de monter aux toilettes. Il fait chaud dans la cale, comme dans un four; les animaux à l’arrière du bateau et les humains pas très loin. La chaleur amplifie les odeurs. Larmes et pluie se mêlent dans cet adieu qui n’en finit pas. Ne pas trop pleurer, apprendre à composer avec une vie nouvelle à Maurice et ne pas trop montrer notre grande surprise par tant de téléphones, de postes de télévision et de voitures (10). Il ne faut surtout pas renforcer une image négative de notre île.

Le 12 mars 1969

Ceux, restés à Rodrigues car non boursiers nous racontent, à notre retour, ce jour incroyable. Oui, un 12 mars 1969, soit une année après la cérémonie officielle à Maurice.

La parade a lieu sur la plateforme servant de court de tennis, devant ce qui deviendra le bâtiment de l’admi- nistration. Ils sont des milliers à converger vers Port-Mathurin, invi- tés de l’administration sous la super- vision du magistrat Jocelyn Forget, badauds et fervents du PMSD. Quand Luc Capdor commence à hisser le quadricolore au sommet du mât, l’événement prend une tournure dramatique. Beaucoup dans la foule font barrage. Agents du PMSD, jeunes et adultes de tous bords participent à la manifestation, trop contents d’être les héros du jour. Le leader du PMSD ne peut pas avoir donné la consigne de laisser faire Luc Capdor, s’indignent les sym- pathisants du PMSD au magistrat Forget. Refus d’obtempérer, coups de baïonnettes, gaz lacrymogène les transforment en cabris, laissant pour les filles, savates et “cham- pal” (sandales) sur le “koltar”. On est jeune, on rit, on rit. Rodrigues sera toujours Rodrigues, beaucoup d’innocence au coeur, une fidélité à toute épreuve à ceux qui ont su les toucher avec ou sans promesse, une foi inébranlable dans son destin.

Nous racontons notre année et le 12 mars 1968 à Maurice. Des sen- timents bizarres nous envahissent. Comme un conflit de fidélités. Mais nous sommes au pays bien-aimé et nous laissons nos interrogations dans les placards de Maurice. Loin du pays ou restés sur place, le lien entre nous est là, toujours vivant. Et c’est l’essentiel. Oubliées les larmes et la nostalgie qui ont émaillé notre séjour. Quand la montagne brûle, tout le monde voit. Quand le cœur brûle, personne ne voit.

Le 12 octobre 2002, la montagne a reverdi. Notre île a son autonomie. Depuis, « Se pou ça » composé en 2003, est chanté par beaucoup. Lors des bals « rann zariko » et les fêtes, le séga tambour est à l’honneur.

Pour nous, l’expérience de sépara- tion et de deuil à un jeune âge nous a appris à grandir vite, à acquérir une maturité que nos amis mauri- ciens trouvent un peu étrange, ce lien secret presque mystique qui transcende les divisions « communa- listes » dont raffolent les Mauriciens. Nous sommes de jeunes Rodriguais, fiers de notre appartenance, fils et filles d’une terre unique, belle et noble. C’est cette noblesse qui nous confère dignité et résilience.