Nous les avions rencontrés en 2002 dans le cadre de quelques reportages consacrés à la réalité des enfants des rues sniffeurs de colle, publiés dans Scope et Week-End. Aujourd’hui, Ryan et Pascal (prénoms fictifs) sont deux jeunes pères de 21 ans qui triment pour faire vivre leurs familles. Chaque instant vécu durant les dix dernières années écoulées a été crucial pour ces enfants des faubourgs, abandonnés dans l’extrême précarité. Drogues, alcool, violence, criminalité, VIH/Sida, pauvreté et prison ont happé plusieurs de leurs anciens petits camarades. Malgré les embûches et les tentations, Ryan et Pascal ont fait le choix d’une vie rangée.
Lors des dernières fêtes de fin d’année, Ryan n’avait pas pris “enn ti la sante”, même pas avec son épouse. Le couple avait fait le choix d’offrir un moment spécial à leur bébé. Le jeune père avait respecté l’engagement pris un an plus tôt de ne plus consommer d’alcool. Pour mettre de l’ordre dans sa vie, il a décroché de presque toutes les substances qu’il a connues dans le passé : “Zis sigaret ki mo pa finn kapav arete”, dit-il, avec une pointe de regret. Mais qu’importe. Ryan est remonté des abysses.
Visages du désespoir.
Il y a dix ans, lorsque nous l’avions rencontré pour la première fois dans ce même faubourg, le garçonnet et ses huit ou neuf autres camarades respiraient le désespoir. À travers eux, Maurice découvrait l’extrême précarité des enfants des rues qui commençaient à faire leur apparition dans certains quartiers ciblés du pays. Entre petits larcins, fugues, actes de vagabondage et menus boulots, Ryan, Pascal et les autres s’évadaient d’une sordide réalité dans de grandes rasades d’alcool et dans les effluves de colle qu’ils humaient en permanence à travers leurs inséparables petits sacs en plastique. Âgés alors de 8 à 12 ans, certains s’adonnaient à cette pratique depuis déjà trois ans. Pour qualifier les effets procurés par elle, chacun avait sa formule : “Je me sens dans les airs”, “Mo kontan !”, “Mo santi mwa dan nisa”, “Mo gagn enn nisa cool.”
Extrême.
Les moments d’euphorie passés, Ryan et Pascal mesurent aujourd’hui la pleine portée du drame. Ces pratiques et ce mode de vie les avaient poussés jusqu’au bord du précipice. Ils ont bifurqué à temps, mais certains de leurs camarades n’ont pas eu la même clairvoyance et ont chuté. Quelque mois après notre rencontre avec le groupe d’enfants, deux d’entre eux avaient été inculpés pour meurtre. Un dimanche, en allant chasser des pigeons pour se nourrir, ils avaient attaché un de leurs camarades avant de le brûler vif. D’autres avaient sombré dans la drogue ou l’alcool. D’autres encore s’étaient retrouvés en prison pour divers délits : vol, violence, drogue. “Je les ai vus faire beaucoup de choses. Des vols, des agressions, des attaques.” À cause de tous ces excès, du VIH et d’autres complications, “je connais certains de mes anciens amis qui ne sont pas loin de mourir”, confie Pascal.
Un petit pincement au coeur de nos deux interlocuteurs pour qui la bande avait, à l’époque, remplacé la famille. En sus de passer leurs journées ensemble, il leur arrivait souvent de dormir à même la rue, sur les étals du bazar du coin ou sous l’un des ponts avoisinants. Comme ils habitent toujours le même quartier, Ryan et Pascal rencontrent encore leurs amis : “Souvent, nous essayons de leur parler pour leur faire comprendre qu’ils ne peuvent plus continuer à vivre de cette manière et qu’ils doivent se prendre en main. Mais ils ne comprennent pas.”
Rêves d’adultes.
Le visage couvert de sueur, les deux camarades se rafraîchissent par de grandes gorgées d’eau. En ce début de soirée, les gamins qui, plus tôt, jouaient gaiement dans le jardin d’enfants sont rentrés. Dans les ruelles qui séparent les maisons, le calme est revenu et les familles se préparent pour le dîner.
Assis à l’endroit même où nous les avions rencontrés en 2002, Pascal et Ryan sont heureux. Quelques minutes plus tôt, ils ont remporté le match de foot disputé sur le terrain de basket-ball du coin. Cinq buts à zéro : comme le veut la règle, les perdants ont payé la défaite par dix pompes. “Imagine ce que cela aurait été si nous avions marqué 100 buts”, s’esclaffe Pascal.
Dans quelques minutes, les deux amis rejoindront femmes et enfants. La fille de Pascal a un an, celle de Ryan 9 mois. À sa naissance, il s’était fixé un nouvel objectif dans la vie : “Je rêve de pouvoir quitter ce quartier. J’espère avoir une petite maison où ma femme et moi pourrons élever notre fille. Je ne veux plus vivre ici, parce que j’ai peur que ma fille ait le même parcours que moi. Cela n’a pas été une vie facile.”
Recoller.
Ryan avait 15 ans lorsqu’il a pris conscience des dangers de l’existence qu’il menait. Un de ses employeurs l’avait mis en garde. “J’étais parti chercher une photo de moi à dix ans pour la comparer à ce que me reflétait le miroir. Je ne m’étais pas reconnu. J’avais maigri; je me trouvais entre la vie et la mort.”
C’est aussi à l’adolescence que Pascal a ouvert les yeux : “Nous étions sales. Nous étions comme des clochards. Partout, les gens nous rejetaient. J’avais vu ce qu’étaient devenus mes amis. Ils ne ressentaient plus les mêmes effets avec la colle et avaient commencé à prendre de la drogue. Ils attaquaient des gens pour les voler et faisaient n’importe quoi. Je savais que si je persistais, j’allais connaître le même sort.”
Comme quelques autres de leurs amis, ils avaient tenté de recoller les morceaux et de prendre un nouveau départ. Mais il était déjà trop tard pour réparer certains dégâts. Durant toutes ces années, ils avaient accordé peu d’importance à leurs études. Il y avait l’appel de la rue, l’influence des amis. Pour Ryan, ces tentations s’ajoutaient à un autre drame : “Ma mère était alcoolique. Je n’avais rien pour aller à l’école. À quoi cela m’aurait-il servi ?” Aujourd’hui, il regrette, mais ne désespère pas. Aidé par sa femme, il a tout recommencé à zéro, en s’achetant des manuels scolaires. “Ma femme m’aide, en recommençant tout depuis le début. Je me suis également acheté un ordinateur pour apprendre à lire et à écrire.” Il espère pouvoir trouver un emploi mieux rémunéré et avoir de meilleures conditions de vie.
Rêves d’enfants.
Jackson, Pascal, Billy, Yannick, Ryan et les autres faisaient partie de ces enfants qui vivaient l’exclusion comme une fatalité, sans se poser de questions. Tel était leur sort. On s’était gardé de leur apprendre qu’ils avaient eux aussi le droit de rêver grand. Lorsqu’ils avaient été interrogés sur leur avenir, l’un avait répondu qu’il serait aide camionneur, l’autre aide-maçon… Et comme des travaux de canalisation avaient lieu dans le quartier, un autre rêvait que plus tard, il allait “fouy trou lor sime”.
Aujourd’hui, Ryan et Pascal sont manutentionnaires. L’un travaille avec de la vieille ferraille, l’autre avec du béton. La tâche est dure; ils sont souvent à pied d’oeuvre avant le lever du jour, mais s’appliquent assidûment pour assurer le bien-être de leurs familles respectives.
Ryan et Pascal auraient souhaité s’engager dans un projet d’élevage de poules. Ce métier est l’un des nombreux petits boulots qu’ils ont faits. “Si j’arrive à trouver un espace et de l’argent pour ce projet, je pourrai mieux m’en sortir”, confie Ryan.
Cycle.
Désormais, il comprend un peu mieux la réalité des enfants de quartiers comme le sien : “Ailleurs, les autorités mettent des structures sportives et de loisirs pour les jeunes. On organise des activités pour eux. Mais ici, il n’y a rien.” Malgré l’urgence. À l’époque, ses amis et lui avaient commencé à bénéficier de l’encadrement et des conseils des éducateurs de rue attachés à la cellule créée par la Sécurité sociale. À son arrivée au pouvoir, le PTr avait démantelé le projet, réduisant les éducateurs de rue au chômage et abandonnant les enfants aux pires drames. S’ils ne s’étaient pas ressaisis, “mo ti pou inn fini dan ladrog”, dit l’un. “Mwa, mo ti pou enn dimounn abriti. Enn fou”, lâche l’autre.
Ils ont survécu, mais sont inquiets : “Aujourd’hui, de plus en plus d’enfants empruntent le même chemin et font des choses pires que ce que nous faisions. Cela m’inquiète beaucoup”, confie Ryan. “Rien n’est fait pour les encadrer. Je me demande ce qui leur attend plus loin.”