« Il ne fait pas bien à l’école » ou « elle n’écoute pas ». C’est parfois le point de départ d’une marginalisation. Trop souvent, l’enfant qui ne « peut pas apprendre » porte l’étiquette « bon à rien » qui ne « veut pas apprendre ». Et avec la dyslexie et les autres « dys », on s’embrume dans un épais brouillard entre « trouble », « intelligence » et « génie ». Et au milieu des nuances, une nécessité de vulgarisation, d’humanisation : il n’existe pas d’enfant bête. On peut apprendre à être capable autrement.
« À Maurice, nous avons valorisé les living skills. Et il y a une hypervalorisation de l’intellect. » C’est à l’école spécialisée S.E.N.S, à Rose-Hill, que Laurent Baucheron de Boissoudy, psychologue clinicien et membre de la Société des professionnels de psychologie de l’île Maurice, pose ce constat. La valorisation de l’enfant repose essentiellement sur l’académique. Quel drame que de ne pas faire partie du « mainstream » !
Quand un enfant n’est pas réceptif, ou lorsqu’il rencontre des difficultés de lecture, d’écriture, souvent on en tire de « mauvaises » conclusions : ils sont « nuls », « paresseux », pas aussi « intelligents » que le frère, la soeur… Ils deviennent des parias. Or, certaines pistes sont écartées…
« Il faut savoir dissocier les troubles du comportement des troubles de l’apprentissage », signale le psychologue clinicien. Il faut éviter le raccourci « travail = résultat » ou « pas de travail = pas de résultat ». Dire qu’un enfant qui ne sait pas lire est fautif parce qu’il est « paresseux », ou qu’il « fait du désordre » devient la solution toute trouvée, source d’exclusion. « Et souvent, ce sont les troubles de l’apprentissage qui mènent aux problèmes de comportement… » C’est parce qu’on a des difficultés à « apprendre » que l’on tente d’exprimer sa frustration ou de canaliser son énergie autrement. On dérange la classe. On se replie sur soi-même.
Ces troubles de l’apprentissage, pendant longtemps, ont été regroupés sous le terme générique de « dyslexie ». Et même si la « grande famille des dys » (voir hors-texte) prend le temps de distinguer les divers dysfonctionnements, il n’empêche que la dyslexie tient toujours le haut de l’affiche.
Handicap ?
La dyslexie concerne 8 à 12 % de la population mondiale. Et pour autant que le terme est connu, elle reste un « mystère » selon psychologies.com. « Elle est avant un trouble de l’apprentissage de la lecture, dont les nombreuses approches et méthodes de rééducation sont aussi controversées les unes que les autres. »
Au sens strict du terme, l’Organisation Mondiale de la Santé détaille : « La dyslexie relève d’une difficulté durable de l’apprentissage de la lecture et de l’acquisition de son automatisme chez des enfants intelligents, normalement scolarisés et indemnes de troubles sensoriels ou psychologiques préexistants. » Les troubles de l’apprentissage n’impliquent pas un traumatisme dans l’enfance. Rien ne viendrait justifier les difficultés qu’ils rencontrent à lire. Toutefois, il ne faut pas exclure le fait qu’une enfance traumatisée puisse causer des troubles de l’apprentissage. « Le lien existe », précise M. Baucheron de Boissoudy.
Quelle est la cause de la dyslexie ?
Ce qui est plus sûr, c’est que trouble de lecture entraîne celui de l’écriture (dyslexie dysorthographie). Le site guide-psycho.com informe :
« Les chercheurs en sciences cognitives tentent souvent d’associer la dyslexie aux perturbations dans les domaines suivants :
• la conscience phonologique : capacité à porter attention et à manipuler les sons qui composent les mots,
• l’analyse séquentielle,
• la discrimination visuelle ou auditive,
• la latéralisation (30 à 50 % d’enfants gauchers)
• la mémorisation,
• l’orientation dans le temps et dans l’espace. »

La littérature peut être abondante sur le sujet. Toutefois, l’on s’accorde sur deux points. Selon le site psychologies.com : « Guérir la dyslexie n’est pas possible » et « la souffrance des enfants concernés, exclus du monde de l’écrit mais surtout mis à l’écart du système éducatif, est réelle. Tout comme celle de leur famille. »
Souffrance réelle. Impossible guérison… S’agirait-il d’un handicap ? Pour Mithesh Soobarah, ergothérapeute (Occupational Therapist) à S.E.N.S, « ce n’est pas un handicap, juste une différence dans la manière dont le cerveau fonctionne… Et on peut travailler dessus ». « Travailler » ne veut pas dire guérir. « Travailler » veut dire rééduquer, corriger, voire même développer. « C’est alors que le terme “autrement capable” prend tout son sens. » Il faudra adapter.
Affinage
Laurent Baucheron de Boissoudy conviendra que souvent « les enfants dyslexiques souffrent d’un déficit de l’estime de soi ». « S’ils viennent du mainstream, ils sont à 40 dans la classe avec un enseignant. Il n’y a donc pas de place à l’enseignement spécialisé. Il n’y a pas de moyens de réadapter les cours. » Plusieurs raisons à cela : des impératifs pratiques, un syllabus, un manque de formation… « Ce serait trop facile de dire que le prof ne fait pas son travail. » Le système étant ce qu’il est, dans le « mainstream », par définition, on ne peut que s’occuper du « mainstream ». Les enfants à besoins particuliers sont inévitablement laissés de côté.
Cette exclusion brise la confiance en soi. L’enfant développe un rapport négatif à l’apprentissage.
« On leur a mis des tags, soutient Mithesh Soobarah, mais sans savoir ce qui se passait dans leurs têtes. » Et essayer de savoir demande une cellule d’apprentissage beaucoup plus restreinte. « À S.E.N.S, par exemple, on évolue avec un ratio intéressant de 1 : 8. Une classe de 16 pour deux enseignants spécialisés. » Et de là, on renforce l’estime de soi en revalorisation d’autres voies pédagogiques : musique, danse, menuiserie. Le principe passe par le talent. Dans l’idéal, détecter le potentiel extrascolaire, l’exploiter afin que l’enfant puisse « revivre en classe » et changer sa perception du milieu.
Côté apprentissage, « il faudra essayer de trouver des trucs », explique Laurent Baucheron de Boissoudy. « Trouver des trucs, ça ne sonne pas très académique mais c’est un peu cela. » Il s’agira d’apprendre à connaître, « savoir ce qui se passe dans sa tête » pour reprendre Mithesh Soobarah. « Il y a des enfants qui seront plus réceptifs aux sons, d’autres aux couleurs, d’autres encore à la répétition… »
S’agirait-il d’une espèce de clé qu’il suffirait de trouver afin de débloquer tout le potentiel de l’enfant ? Non plus, selon le psychothérapeute, les choses ne peuvent être aussi simples. « On notera, dans la majorité des cas, un certain retard à l’apprentissage. » Sauf qu’à l’arrivée, des progrès en termes de bien-être et de capacités cognitives sont indéniables. Avec, si les conditions sont réunies, une belle ouverture vers les autres formes d’intelligences (voir hors-texte).
Chasse aux sorcières
Le « problème » des troubles d’apprentissage c’est qu’ils comportent de multiples facettes. Laurent Baucheron de Boissoudy est d’avis que la tentation est toujours de débusquer, de décortiquer le phénomène, de déterminer « à qui la faute ». Par exemple, savoir que son enfant est dyslexique peut ramener à se demander : « En quoi suis-je fautif ? »
Ainsi, un autre pan du problème concerne directement le sentiment de culpabilité que peuvent éprouver les parents. Même « si on ne peut pas dire qu’il n’y a pas de lien entre le trouble de l’apprentissage et le contexte familial difficile », comme le souligne Laurent Baucheron de Boissoudy, la formule de Françoise Dolto convient. Le trouble est « de notre fait, pas de notre faute ».
En outre, si la dyslexie existe, c’est bien pour rappeler au « mainstream » qu’il n’y a pas qu’une manière de penser. D’ailleurs, faudrait-il rappeler que « mainstream » signifie « moyenne ». Et qu’à la marge de la « culture du résultat » subsistent certains îlots cognitifs qui « think out of the box », dont de nombreux dyslexiques : Albert Einstein, Winston Churchill, Steven Spielberg (voir hors-texte)
Les dyslexiques, tous des Spielberg ? Peut-être pas… Mais le postulat du « don de dyslexie » fait son chemin… Loin de la chasse aux sorcières et de la fatalité. La dyslexie : un rappel que l’éducation vise à faire grandir, à faire réaliser que l’Homme est doué, même en dehors — et surtout en dehors ? — des sentiers battus.