Après presque dix années passées sur le terrain auprès des enfants de rue, des éducatrices, qui ont participé à la création du concept, ont mis fin à leur contrat avec l’ONG Safire. Elles n’avaient plus, disent-elles, leur place dans la nouvelle approche de la problématique des enfants de rue, prônée par la direction de Safire. Celle-ci s’en défend et parle, entre autres, de l’incapacité des éducatrices à s’adapter à un système d’intervention structuré. Mais ces dernières insistent  elles ont l’expérience du terrain et regrettent que l’ONG soit devenue un pourvoyeur de programmes pour enfants en manque d’activités et se dévie de sa mission première. Elles vont plus loin: elles remettent en question l’objectivité du rapport de l’ONG qui a révélé l’existence de 6 780 enfants de rue à Maurice.
Elles faisaient partie des premiers éducateurs de rue. En 2005, après le démantèlement du concept par le gouvernement nouvellement élu, ces éducatrices, convaincues de la pertinence de leur travail, soutiennent leurs collègues d’alors et créent l’organisation non gouvernementale Service d’Accompagnement, de Formation et de Réhabilitation de l’Enfant (Safire). L’objectif était de poursuivre la mission qui leur avait été attribuée en 2003, lors de la mise en place du programme par l’ex-ministre de la Sécurité sociale, Samouillah Lauthan, avec la collaboration de l’ONG Passeport de la Réunion. Il y a quelques mois, pour certaines et un peu plus longtemps pour d’autres, ces éducatrices ont décidé de mettre fin à leur contrat, voire, de renoncer au renouvellement de leur engagement professionnel auprès de l’ONG. Depuis leur départ, Safire compte sur une équipe de 11 éducateurs de rue: quasiment du sang neuf, pour intervenir auprès de ses 200 bénéficiaires répartis dans huit régions. Mais le départ des anciennes, selon celles-ci, serait lié à une relation conflictuelle entre Ismahan Ferhat, la directrice de l’ONG et elles-mêmes. Cette dernière réfute catégoriquement cet argument (voir plus loin).
Si cette situation relève, ni plus ni moins de la cuisine interne de Safire, toutefois, les anciennes employées de l’ONG remettent en question son approche sur la problématique des enfants de rue. Aujourd’hui, c’est d’une seule voix qu’elles affirment catégoriquement: «Safire a dévié de ses objectifs et de sa mission initiale.» Selon elles, l’ONG, présente certes sur le terrain, serait depuis quelques années devenue un pourvoyeur d’activités pédagogiques et culturelles au détriment de l’accompagnement pour faciliter l’intégration sociale des bénéficiaires. «Au final», affirment ces éducatrices, «nous avons été tenues à mettre en place des activités, comme le rattrapage scolaire, qui sont déjà proposées par des ministères». Et de concéder: «En réalité, nous travaillions avec des enfants en manque d’activités. Et non avec des enfants de rue!»
«Durant ces dernières années ( )nous avons travaillé sous tension»
En structurant Safire, sa directrice aurait, affirment les ex-éducatrices de rue, rencontrées,«imposé une rupture» entre elles et leurs bénéficiaires. Elles disent que cette démarche n’a pas été sans conséquences. Elles expliquent : «La décision de nous relever de nos régions a été prise dans un esprit de changement. Mais en quittant nos régions respectives, nous avons dû également abandonner les enfants que nous suivions depuis 2003. Et tout recommencer ailleurs. Entre-temps une bonne partie de ces enfants qui ont aujourd’hui 18 ans ou plus, ont fini au Rehabilitation Youth Center, au pire à la prison.» Ont-elles contesté cette mesure? Oui, répondent-elles, «d’autant que nous ne voulions pas laisser tomber un autre projet, notamment une structure d’accueil. Il s’agissait d’un endroit pour que les bénéficiaires se retrouvent le temps d’une rupture avec leur environnement pour qu’ils reçoivent des notions basiques de la vie. Mais on nous a clairement fait comprendre que nous avons le choix entre nous plier au nouveau système ou prendre la porte de sortie». Ce nouveau système, disent-elles encore, aurait complètement changé la nature de leur mission sur le terrain. Une fois les enfants de rue identifiés dans leurs régions respectives, les éducatrices racontent qu’elles avaient à établir des activités selon le profil des bénéficiaires ciblés. «Notre travail était apprécié et jugé selon le nombre d’enfants répertoriés et les activités que nous organisions. D’ailleurs, on exigeait sans cesse que nous rentrions du terrain avec des ‘résultats’, c’est-à-dire des chiffres. C’était la quantité d’enfants et le nombre d’activités qui importaient.» Cette exigence de la direction de Safire était selon nos interlocutrices, motivée par les attentes des financeurs. Par conséquent, elles ne pouvaient plus accorder le temps voulu à la mise en confiance entre éducateur et bénéficiaires: un long processus, indispensable. Le «nouveau système» introduit par Ismahan Ferhat comprenait également «un travail administratif» auquel les anciennes éducatrices étaient tenues. «C’était plus de temps sur un ordinateur que nous maîtrisons peu que sur le terrain!», lâchent-elles. «Durant ces dernières années, nous avons subi beaucoup de pression. Nous avons travaillé sous tension», disent-elles. Entre stress, déprime et maladie, l’état de santé de certaines éducatrices se serait détérioré graduellement. «Ce qui explique notre décision de mettre un terme à notre travail», font-elles ressortir. «Nous avions besoin d’écoute, pas d’humiliation. « Un de leur regret: «N’avoir pu aider à la formation des nouveaux éducateurs.» Elles précisent à ce sujet: «Nous avons une longue expérience et connaissance du terrain que nous aurions pu partager avec les nouvelles recrues, diplômées certes, mais qui ne connaissent pas la rue.»
«Où sont les vrais enfants de rue?»
Dans un autre temps, les ex-éducatrices qui ont participé à l’enquête sur les enfants de rue- menée par leur ONG et la Mauritius Family Planing and Welfare Association- et qui a fait l’objet d’un rapport publié en 2012, émettent, entre autres, des réserves sur l’objectivité de ce document. Rendu public l’année dernière, ce rapport avait fait état d’une estimation de 6 780 enfants de rue à Maurice. «Nous avons eu des directives claires: Interroger tous les enfants que nous rencontrons. Cette étude avait été faite  pendant des vacances scolaires. N’était-il pas évident que nous allions rencontrer des enfants dans les rues ou ailleurs? Cependant, même si nous avons travaillé selon une méthodologie spécifique et que les enfants étaient catégorisés, nous ne pouvons pas dire qu’un enfant qui jouait dans la rue au moment où nous l’interrogions soit un enfant de rue!», relatent des éducatrices. Certaines d’entre elles expliquent que «l’enquête a été faite rapidement» et qu’elles étaient «sommées de rentrer avec toutes les questionnaires remplies». Par ailleurs, elles ne cachent pas leurs doutes sur les données ramenées par «les jeunes enquêteurs, recrutés dans le cadre de cette étude, inexpérimentés et peu habitués au terrain». Selon les éducatrices, des «enfants à problèmes et des enfants de rue avaient été effectivement identifiés» durant cette enquête. Mais elles s’interrogent sur deux points: «Peut-on dire qu’il y a 6 780 enfants de rue? Si c’est le cas, pourquoi Safire ne travaille qu’avec 200 enfants de rue?» Et de rappeler: «L’ONG n’a pas d’argent pour encadrer plus d’enfants? Autrefois, nous avions des ressources humaines, mais pas d’argent. Aujourd’hui, c’est l’inverse!» Une éducatrice tient à souligner: «Après cette étude, on aurait dû avoir la priorité des régions et s’assurer de la prise en charge des cas importants détectés.» Une de ses ex-collègues se demande: «Où sont les vrais enfants de rue?»