Ils ne sont pris en charge ni par leur famille, ni par un établissement scolaire. Victimes de plusieurs causes sociales, économiques et politiques, ils n’ont point de guide et errent dans les rues jusqu’à des heures tardives, s’exposant ainsi à toutes sortes de fléaux. Ces enfants de rue, comme on les appelle, seraient 6 780 dans le pays, selon une étude entreprise par l’Ong SAFIRE (Service d’Accompagnement, de Formation, d’Insertion et de Réhabilitation de l’Enfant). Depuis dix ans, SAFIRE identifie ces enfants pour leur apporter une assistance personnalisée. « Notre objectif est d’assurer leur protection et de les réhabiliter », fait valoir Edley Maurer, le responsable. Dans cette perspective, l’inauguration d’un “Break Away Home” figure au programme de l’Ong cette année.
Accompagner les enfants dépourvus d’un guide familial, les réhabiliter pour une réinsertion sociale, leur donner une estime de soi et des compétences de vie afin qu’ils deviennent des citoyens responsables. C’est en substance ce dont s’occupe SAFIRE. Le travail de cette Ong consiste à aller là où les enfants en situation de rue sont pour tisser avec eux une relation de confiance, les écouter et concevoir pour eux un projet individualisé, soit un projet de vie.
Éducateur de rue depuis 2002, lorsque le gouvernement d’alors avait mis en place un projet pour les enfants négligés, Edley Maurer regrette encore aujourd’hui que seulement quelques années après, les autorités s’en sont lavé les mains. C’est ainsi qu’en 2006, après l’abandon du projet par le gouvernement, SAFIRE voit le jour avec quelques personnes sensibles au sort de ces jeunes, qui ne jouissaient plus d’aucun encadrement. « Ces enfants ont été victimes de la décision du gouvernement », soutient Edley Maurer. Il se dit toujours convaincu que ce problème de société doit être pris en charge par l’État. « C’est un peu dommage que le gouvernement n’ait pas de projet pour eux ». En attestent nombre de recalés du CPE qui ne vont plus à l’école, quoi qu’en dise la loi. À cet effet, Edley Maurer dit espérer que le Nine-year schooling pourra y apporter une solution.
À l’origine de ce problème d’enfants qui traînent les rues, Edley Maurer relève deux principales causes. « Deux institutions notamment prennent soin des enfants : la famille et l’école. Quoi qu’il y ait eu des efforts des autorités à accorder le transport gratuit et la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans, ils sont nombreux à ne pouvoir s’adapter au système scolaire. De l’autre côté, lorsque la famille évolue dans un environnement très difficile, exposé aux fléaux sociaux, les enfants ne sont souvent pas les priorités. Entre des parents au chômage et un environnement social précaire, les enfants sont souvent livrés à eux-mêmes, sous l’influence de leurs amis. Ils sombrent alors dans la délinquance quand ils ne sont pas exploités sexuellement ou industriellement », affirme Edley Maurer.
Pour dévier ces jeunes de ces sombres perspectives, SAFIRE a inauguré en octobre 2014 une ferme pédagogique à Verdun en guise de réinsertion. « Nous utilisons cette ferme comme une alternative pour ces enfants. Ils y viennent pour s’initier à l’agriculture mais reçoivent aussi une formation académique et artistique. Ils ont l’occasion de se développer à leur rythme ». Selon le responsable de SAFIRE, la phase d’adolescence entre 12 et 16 ans est « une étape cruciale, surtout après l’échec aux examens du CPE, où ils se retrouvent à la rue. Ces enfants doivent attendre d’avoir 16 ans pour suivre une formation. Donc, entre 12 et 16 ans, il y a un grand vide. Notre projet de ferme vise à combler ce vide. Il doit y avoir une alternative pour ceux qui ne parviennent pas à s’adapter au système normal ». Par ailleurs, cette ferme permet une distanciation des enfants avec leur environnement quotidien et ses attraits néfastes. Les récoltes et les produits issus de la ferme sont eux mis en vente.
SAFIRE bénéficie du soutien du groupe Beachcomber à travers son programme “Employabilité Jeunes”. Chaque année, des jeunes de SAFIRE ont la possibilité de suivre un stage dans un hôtel du groupe. « Bon nombre sont restés pour y travailler », souligne Edley Maurer, qui cite l’exemple d’un ancien jeune en situation de rue, n’ayant pas préparé son CPE et « qui est aujourd’hui cuisinier dans un grand hôtel à Trou-aux-Biches et qui a même pu construire sa maison ».
L’an dernier, certains ont même travaillé sur un CD alors que d’autres ont suivi une formation dans l’hôtellerie ou à l’IVTB.
Autre aspect primordial pour SAFIRE : le travail avec les parents. « On veut renforcer leurs capacités à prendre en charge leurs enfants. Notre but ne consiste pas à envoyer ces jeunes dans un centre de refuge, mais aider la famille à garder leurs enfants ». C’est pour cette raison qu’en 2016, SAFIRE prévoit d’inaugurer un “Break Away Home”. « L’enfant pourra avoir un espace de sécurité tout en gardant contact avec ses parents biologiques. Le but est qu’il retrouve à long terme sa place au sein de sa famille. Si l’enfant est en danger, là, c’est l’État qui le prend en charge. Mais, en général, nous travaillons en amont, nous responsabilisons la famille ».
Le responsable de SAFIRE dit espérer que le présent gouvernement, qui avait fait mention des enfants de rue dans son programme, prenne conscience de l’ampleur de ce problème et qu’il leur vienne en aide.