Les chiffres ont fait tiquer certains, mais pas Daniel Anacooa, un des premiers éducateurs de rue de Maurice. Selon les résultats de l’enquête menée conjointement par l’ONG Safire et la MFPWA, il y aurait 6 780 enfants en situation de rue à Maurice. Et compte tenu du nombre d’enfants que le CPE laisse sur le pavé chaque année, ce chiffre n’est pas près de diminuer.
Billy a à peine 12 ans. Jusqu’à tout récemment, il passait le plus clair de son temps à flâner dans les rues d’une ville des basses Plaines Wilhems, à quémander de l’argent pour manger ou jouer dans une maison de jeu. Un lieu auquel il était admis malgré le fait qu’il soit mineur, ce qui le tenait souvent éloigné des bancs de l’école. C’est un autre gamin, à peine deux ans plus âgé que lui, qui l’a entraîné sur cette voie sans que personne ne puisse le ramener à l’ordre. Sa mère, malade, étant séparée de son père, n’a aucune emprise sur lui. Sa soeur, pour son manque de discipline également, a quant à elle été placée au Correctionnal Youth Centre (CYC).
Le frère aîné de Billy tente tant bien que mal de le ramener sur le droit chemin, mais les influences extérieures, ajoutées au sentiment de liberté qu’il éprouve à chacune de ses escapades, sont plus forts que tout. Il se laisse même entraîner sur les berges d’une rivière où ils vont nager, dans un des bassins, inconscients du danger et des risques qu’ils encourent. C’est souvent après 21 h que Billy rentre chez lui pour dormir. Ses frasques l’ont même conduit à se faire arrêter par la police à deux reprises. Cela n’a pourtant pas refroidi ses ardeurs. Jusqu’à l’intervention récente de son oncle qui, las de cette situation, l’a pris sous sa tutelle. Billy est retourné à l’école. Mais pour combien de temps encore ?
Pas d’étonnement
Des questions et des incertitudes, il y en a beaucoup quand on parle des enfants de rue. Dans son dernier rapport, l’ONG Safire est venue rappeler cette réalité. 6 780 enfants en situation de rue ont été recensés à Maurice. Ces chiffres diffèrent à peine de ceux du premier document publié sur le sujet il y a une dizaine d’années. Et vu la manière dont le dossier a été géré entre temps, Daniel Anacooa, ancien éducateur de rue, ne s’en étonne pas : “Je pensais qu’il y en avait même un peu plus.”
Daniel Anacooa déplore le manque d’éducateurs spécialisés dans ce domaine à Maurice. Plusieurs ONG, fondées par les éducateurs formés au début du programme d’accompagnement des enfants de rue, essaient tant bien que mal de s’attaquer au problème, mais ce n’est pas suffisant. Après la dissolution de l’équipe originale par le gouvernement en 2005, certains d’entre eux ont choisi de se regrouper pour continuer le travail et dépendent financièrement des entreprises qui veulent bien les aider.
Gouvernement facilitateur
Mais il y peu d’investissement dans les ressources humaines, c’est-à-dire dans la formation des éducateurs. Malgré leur bonne volonté, certains n’ont pas les compétences nécessaires et peuvent ainsi causer plus de tort que de bien à un enfant. Selon Daniel Anacooa, même si les intentions des personnes engagées dans la réhabilitation des enfants de rue sont bonnes, “certaines actions sont mauvaises par manque de savoir-faire et de connaissance du problème.” Il souhaite donc un nouveau processus de social engineering afin d’aborder la question de la pauvreté et des problèmes sociaux à Maurice.
Consentir à plus d’efforts et de moyens pour faire face au problème d’enfants de rue serait bénéfique pour la société, estime-t-il. Le travail sur le terrain devrait être effectué par les ONG, qui opèrent selon une structure souple. Les éducateurs de rue sont, en effet, amenés à travailler dans des conditions qui sortent de l’ordinaire : c’est à n’importe quelle heure ou dans n’importe quel lieu – terrain vague, bordure de rivière, sous un pont, etc. – qu’ils doivent s’attendre à rencontrer ces enfants. Le gouvernement agirait alors comme facilitateur et pourvoyeur de moyens. “Les autorités devraient prendre le taureau par les cornes”, insiste notre interlocuteur.
Pédagogie spécifique
Sur le terrain, une pédagogie spécifique doit être adoptée pour chaque enfant, et l’éducateur doit être capable de développer une approche lui permettant de gagner sa confiance. Ce n’est qu’à partir de là que le travail d’un projet de vie peut débuter. Et pour y arriver, pour bien comprendre la situation d’un enfant, cela demande du temps, jusqu’à plusieurs mois. Chaque enfant a besoin d’un accompagnement individuel et personnalisé, ce qui demande une constante adaptation de la part de l’éducateur qui ne peut, de ce fait, dupliquer son action. “Un projet pédagogique spécifique et individuel doit être développé pour chacun des enfants et selon ses aspirations.” L’éducateur l’aide alors à réaliser son but.
Avec son expérience en tant que travailleur social, Daniel Anacooa affirme qu’une approche traditionnelle ne convient pas à ceux ayant préféré la rue à leur environnement familial. Mais il précise également qu’il y a très peu d’enfants “de rue” à proprement parler – c’est-à-dire, ceux n’ayant réellement pas de domicile et qui dorment dans la rue – à Maurice. Beaucoup de ceux dont on parle ont une famille et un toit pour dormir, mais préfèrent passer du temps hors de la maison pour diverses raisons : problèmes familiaux, famille recomposée, parents toxicomanes ou victimes d’autres fléaux…
Dangers
Dans la plupart des cas, l’autorité parentale est quasi inexistante ou difficile à appliquer. Peu sont conscients des dangers qu’ils encourent. Exclus – volontairement ou pas – des structures où ils auraient appris les normes et les valeurs de la société, ils ont développé leur propre culture et sont souvent incontrôlables et agressifs. Ils ne se rendent pas compte non plus du fait qu’ils sont en marge de la société, ce qui les pousse à penser que leur mode de vie est, pour eux, normal.
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Les recommandations de Safire
• Sensibilisation des institutions sur le rôle primordial qu’elles ont à jouer pour prendre en charge ces enfants.
• Évaluation de la capacité des organismes locaux, publics et privés, à participer à la chaîne de services nécessaires à la réinsertion des enfants de rue.
• Informer les enfants des services d’assistance existants.
• Développement d’un programme pour informer les enfants des dangers auxquels ils sont exposés.
• Renforcement du programme de soutien à l’éducation primaire.
• Promouvoir des programmes d’éducation incluant des formations professionnelles en adéquation avec les aspirations des enfants de rue.
• Développer le travail en réseau entre les institutions et les associations compétentes afin de référer plus facilement les enfants et leur offrir les services de santé dont ils ont besoin.
• Évaluation individuelle des enfants en prenant en considération le potentiel de développement de chacun.
• Développement des programmes de renforcement des capacités pour les familles, particulièrement les familles monoparentales.
• Renforcer le plaidoyer pour l’application effective des lois mauriciennes en matière d’exploitation économique des enfants.
• Éviter la stigmatisation des enfants de rue.