En attendant le dossier délicat des commissions alléguées versées lors de l’acquisition de six Airbus A350-900 au coût de plus de Rs 40 milliards, la compagnie aérienne nationale, Air Mauritius, s’est propulsée à l’avant-plan du front des scandales. Ce dossier, qui devrait servir d’apéritif avec un manque à gagner estimé à 8 millions d’euros (Rs 320 millions), constitue un cargo de fraudes, d’irrégularités et de pratiques abusives au préjudice d’Air Mauritius et en faveur de Cargotech Limited. Les principaux actionnaires de cette dernière entité incorporée en février 2002 ne sont autres que Kramchand (alias Kishore) Beegoo avec 195 000 actions (52,5%) et Louis Lai Fat Fur de la Compagnie mauricienne de Textile (CMT) avec 95 000 titres. Les autres partenaires de Cargotech Ltd sont un dénommé Neil Hugh McGlynn, un spécialiste en logistique, et Françoise Beegoo. Les premières informations versées dans le dossier à charge du Central CID par le Senior Manager Grounds Operations chez Air Mauritius, Jean-Claude Leste, indiquent que la montée en flèche de Cargotech Ltd, déplaçant du même coup  Velogic comme Main Player dans le secteur, coïncide avec la nomination de Kishore Beegoo sur le board d’Air Mauritius sous le précédent gouvernement de Navin Ramgoolam au lendemain des élections générales en juillet 2005.
Deux autres faits majeurs à retenir avant de s’engager dans ce labyrinthe tactique de couverture et de protection en vue de faciliter les cas de malversations : d’abord le chiffre d’affaires annuel d’Air Mauritius sur le fret aérien à l’exportation et à l’importation est de l’ordre de Rs 2 milliards, représentant une moyenne de 10% des recettes brutes et ensuite, avant même que le Forensic Audit and Expert Witness Report du ministère des Services financiers ne soit soumis au conseil d’administration d’Air Mauritius, Ki-shore Beegoo est monté au créneau pour clamer son innocence et brandir le fait qu’il n’est  qu’une victime de la vendetta politique décrétée après les élections du 10 décembre de l’année dernière.
Toutefois, dans les prochains jours, le patron de Cargotech Ltd sera convoqué au QG du Central CID pour des séances d’interrogatoire Under Warning pour le délit présumé de conflits d’intérêts entre ses responsabilités fiduciaires sur le board d’Air Mauritius et ses activités à la tête de la compagnie. D’autre part, Cargotech Ltd devra s’attendre à recevoir des réclamations pour le manque à gagner de Rs 320 millions alors que des membres du Top Management de la Cargo Division de la compagnie aérienne, dont un Cargo Senior Manager, pourraient intéresser l’Independent Commission Against Corruption (ICAC) et la Financial Intelligence Unit (FIU) en vue d’approfondir des allégations de Suspected Bribery, ou encore d’Unexplained Wealth.
Le rapport d’audit de la Cargo Division, dont des extraits ont été versés dans le dossier à charge au Central CID, par le Senior Manager Grounds Operations chez Air Mauritius, mardi dernier, dresse un tableau détaillé du mécanisme de la fraude et des irrégularités au cours de la période allant de l’exercice financier 2006/07 à 2014/15. La performance du département de fret d’Air Mauritius sur ces neuf dernières années financières est des plus catastrophiques.
Les highlights sont que le tonnage de fret a baissé de 30% alors que le taux de fret a chuté de 60% de mars 2006 à mars dernier, passant de 0.95 euro la tonne à 0.55 euro, soit une moyenne de 0.72 euro pour la période ou encore une perte sur le rendement (Yield) de Rs 70 millions. Mais le facteur le plus préoccupant au niveau de ce facteur est l’évolution du freight yield de chacun des principaux opérateurs et clients d’Air Mauritius. Cet indicateur confirme le traitement plus que préférentiel accordé à Cargotech Ltd de Kishore Beegoo au fil des années.
Le freight yield de Cargotech Ltd est passé de 1.34 euro le kilo en 2003/04, soit avant l’entrée de Kishore Beegoo sur le conseil d’administration à 0,34 euro, soit un euro de moins (Rs 40) par kilo en 2014/15. Pour Velologic, un des principaux concurrents de Cargotech Ltd sur ce marché, le rendement par kilo a régresséé de 1,46 euro à 0,61 euro, soit presque le double de Cargotech Ltd. Le yield par kilo de fret enregistré par Air Mauritius avec Cargotech Ltd est le plus faible de tous les autres, si l’on tient compte du 1,27 euro généré par DHL, 0,80 euro de Somatrans DSV, ou encore 0,47 euro d’Allport Mauritius Ltd.
Sous-facturation
Cette situation avantageuse pour Cargotech Ltd au détriment de la profitabilité d’Air Mauritius s’explique par une série de facteurs relevant de la sous-facturation (Under-Billing), dont entre autres “failure to calculate the correct chargeable weight”, la sous-évaluation du poids volumétrique du fret, l’application d’un taux de fret par kilo inférieur au barème adopté et des incentives gonflés artificiellement en faveur de la société de Kishore Beegoo, accusée d’avoir bénéficié de toutes ces facilités sans aucune justification commerciale.
Au chapitre du calcul du coût de fret, l’examen de 1719 Airway Bills pour l’exportation de textile par avion à destination de l’Europe pour ces trois dernières années intrigue plus d’un. Invariablement, ces exportations de textile passant par Cargortech Ltd avaient le même poids chacune, que ce soit en terme de chargeable weights et de gross weights. La politique de taux de fret d’Air Mauritius pour le textile est d’appliquer le volumetric weight, lui faisant gagner un uplift de 15% sur le gross weight. La conclusion, que devra confirmer l’enquête du Central CID, est que les expéditions par fret aérien de Cargotech Ltd étaient sous-facturées avec préméditation et comment en 1719 occasions les responsables du contrôle de la Cargo Division n’ont pas relevé cette anomalie — à moins qu’ils soient des complices du racket mis en place. Le silence des concurrents de Cargotech Ltd est également dénoncé comme étant des plus inquiétants.
Cargotech Ltd devait s’affirmer en tant que partenaire privilégié d’Air Mauritius à partir de 2006/2007, reléguant au second plan Velogic. Pour réaliser cette montée en puissance, cette compagnie s’est appuyée sur une allocation préférentielle et exclusive lui permettant de faire des speculative block bookings sur les principales dessertes de la compagnie aérienne, dont Paris et Londres, avec l’application de taux de fret différenciés et extrêmement favorables.
Les tarifs appliqués au bénéfice de la compagnie de Kishore Beegoo lui donnaient un avantage considérable sur ses autres concurrents. Alors que les Air Mauritius Cargo Rates, incluant les Fuel et Security Charges pour les fruits et légumes, ou encore le General Cargo, sont de Rs 93 pour 100 kilos et de Rs 70.10 pour plus de 1 000 kilos à destination de Londres de Rs 93.50 pour 100 kilos et de Rs 70 pour plus de 1 000 kilos à destination de Paris
Cargotech Ltd bénéficiait des taux au rabais avec une réduction de Rs 60, soit de Rs 35.50 uniforme, pour les fruits et légumes et dans la fourchette de Rs 51 à 47 pour le fret général. Air Mauritius Cargo était également intraitable à l’égard des autres compagnies transitaires, qui voulaient bénéficier de réduction au même titre que Kishore Beegoo.
A ce titre, le rapport d’audit cite une demande soumise par un des concurrents de Cargotech Ltd en date du 19 mars dernier en vue de bénéficier d’une réduction du fret de Rs 45.50 le kilo à Rs 44.50 pour une cargaison d’ananas frais à destination de Zurich. En moins de 24 heures, la demande était catégoriquement rejetée.
Par contre, le même jour, un Top Manager de la compagnie aérienne accordait un taux de fret à Rs 43.50 le kilo pour des ananas à une destination comparable. La demande de réduction émanait évidemment de Cargotech Ltd.
Conditions à géométrie variable
Par ailleurs, les incentives accordés aux opérateurs par Air Mauritius pour encourager davantage de fret aérien étaient également taillés sur mesures pour favoriser Cargotech Ltd. D’octobre 2007 à août de l’année dernière, cette compagnie a récolté des incentives plus de Rs 10 millions, avec au moins Rs 1,5 million pour la période allant jusqu’à août prochain. Des relevés de ces paiements confirment que “the incentive terms have been repeatedly and inexplicably changed to benefit Cargotech Ltd” et avec des cas d’overpayents également. La conséquence de ces conditions à géométrie variable est que même si les recettes étaient en chute, les incentives versés étaient en hausse.
Par ailleurs, de par ce privilège abusif, Cargotech Ltd réservait sur chacun de ces vols d’Air Mauritius plus de la moitié de l’espace consacré au fret, soit une capacité de 45 mètres cubes sur un potentiel de 72 mètres cubes et cela deux semaines à l’avance. Au cas où cette compagnie n’avait pas suffisamment de fret à l’exportation, les block bookings étaient annulés ou réduits sans aucune amende ou compensation “for loss of business”. Avec ces réservations, les autres sociétés avaient un handicap à surmonter pour satisfaire leurs clientèles respectives.
L’audit du département de cargo d’Air Mauritius révèle également qu’aucune garantie bancaire valide n’avait été fournie pour la période du dernier contrat signé avec Cargotech Ltd, du 1er janvier 2014 au 31 décembre 2015. La bank guarantee, qui n’était que pour les trois premiers mois jusqu’à la fin de mars de l’année dernière, n’a pas été renouvelée. Dans les dossiers de la compagnie aérienne, aucune trace du legal vetting de ce contrant, supputant que cet oubli délibéré, ou encore cette manipulation délibérée, out pour but de bénéficier à Cargotech Ltd. comme pour confirmer le fait que “there was a systematic perversion of Air Mauritius Cargo’s decisions in Cargotech’s favour in almost all aspects of their relationship”.
Indépendamment des conclusions des enquêtes du Central CID, de l’ICAC et de la FIU, les autorités font face à une urgence : rassurer que la sécurité dans l’enceinte du Sir Seesoosagur Ramgoolam International Airport n’a été nullement entamée. Il était un fait que les préposés de Cargortech Ltd avaient libre accès à des zones de haute sécurité à l’aéroport. La collusion entre des employés du département de fret d’Air Mauritius et ceux de cette compagnie transitaire ouvre la porte à des possibilités de “far more serious and organised crime” avec l’une des recommandations devant le board d’Air Mauritius : la résiliation du contrat avec Cargotech Ltd.