Le signal d’alarme tiré la semaine dernière par rapport à l’évolution du taux de change de la roupie, notamment la nette appréciation par rapport à l’euro, a débouché, au cours de la semaine écoulée, sur une série de consultations à tous les niveaux. Ce présent week-end voit la Banque de Maurice annoncer des premières mesures d’urgence, que ce soit au niveau des réserves en devises étrangères ou sur le plan du refinancement de l’endettement des entreprises de deux principaux secteurs de l’économie – le secteur manufacturier et l’hôtellerie –, les plus à risques dans la conjoncture économique internationale marquée par la crise dans la zone Euro. Ces décisions interviennent à la veille de la réunion du Monetary Policy Committee de la Banque de Maurice, qui déterminera le Repo Rate avec le gouverneur de la Banque Centrale, Rundheersing Bheenick, s’apprêtant à élaborer sur d’autres mesures d’accompagnement, comme la politique salariale, lors de son point presse Post-Monetary Policy de mardi prochain.
Au début de ce week-end, la Banque de Maurice mettait la dernière main aux détails d’un important communiqué pour confirmer l’entrée en vigueur de ces deux premières mesures en vue de remédier à la situation découlant de la nette appréciation de la roupie par rapport à l’euro, soit de 12,1% de mai 2011 à mai 2012, avec une nette accélération du glissement au cours de ces dernières semaines.
La première mesure porte sur la mise en place d’une ligne de crédits, soit en euro soit en dollars américains, pour faciliter le refinancement ou le rééchelonnement des dettes encourues par les opérateurs du secteur manufacturier et de l’hôtellerie, évitant du même coup tout effet contagieux des risques de Non-Performing Loans dans le secteur bancaire. L’entrée en vigueur de cette mesure est présentée comme incessante avec la ligne de crédits à des taux bonifiés mise à la disposition des banques commerciales, qui serviront d’interface à leurs clients.
La seconde mesure arrêtée concerne la gestion des réserves de devises étrangères. La Banque de Maurice démarrera très bientôt une Operation Reserve Restitution avec la participation active du gouvernement pour porter le taux de couverture des importations de 4,5 mois à 6 mois au terme des normes en vigueur au sein des pays faisant partie de la Southern African Development Community (SADC). Le coût de cette opération est estimé à quelque Rs 27 milliards.
Du côté de la Banque de Maurice, l’on s’appesantit sur le fait que dans la conjoncture, ces interventions d’urgence devront être encadrées par une série de mesures d’accompagnement, notamment au niveau de la politique salariale, pour permettre à l’économie de traverser cette période de crise économique en Europe dans les meilleures conditions possibles. Le gouverneur de la Banque Centrale a signifié son intention de brosser un tableau de l’éventail de ces mesures d’accompagnement lors d’une rencontre avec la presse à la Bank of Mauritius Tower, mardi, après l’annonce du nouveau Repo Rate.
Interrogé par Week-End au sujet des répercussions de l’appréciation de la roupie par rapport à l’euro et de la réaction des autorités, le gouverneur de la Banque de Maurice a confirmé que depuis le précédent week-end, des consultations tous azimuts ont été initiées avec tous les Stakeholders concernés par ce problème. « Au cours de ces derniers jours, nous avons rencontré des représentants d’opérateurs économiques aussi bien que les responsables de la Mauritius Exporters Association, du Joint Economic Council, de la Chambre de Commerce et d’Industrie et de l’Association des Hôteliers et Restaurateurs de l’Ile Maurice (AHRIM). Nous les avons écoutés et avons pris note de leurs appréhensions », a déclaré Manou Bheenick.
La présence à Maurice d’une importante délégation du Fonds monétaire international (FMI), menée par le chef de mission Martin Petri, au début de la semiane dernière, a également facilité le déroulement des discussions sur le volet consacré à l' »Overvaluation » de la roupie. « Mercredi dernier, nous avons eu une longue séance de travail avec la mission du FMI. Les deux parties sont arrivées à des analyses convergentes à l’effet que la gestion par la Banque de Maurice de la monnaie est la bonne car le régime adopté a donné les résultats escomptés. Toutefois, devant les arguments formulés par les exportateurs, nous avons opté pour une analyse plus poussée de la situation », ajoute-t-il.
Au chapitre de la surévaluation de la roupie, le gouverneur de la Banque de Maurice rappelle les précédentes analyses du FMI dans le cadre des Article IV Consultations, notamment celles en début d’année où la recommandation est que « we must resist any further appreciation of the rupee ». « Sur la base de ces dernières analyses, nous sommes arrivés à la conclusion que des mesures plus drastiques s’imposent », rajoute le gouverneur de la Banque de Maurice.
Avant son départ pour Washington, mercredi, la mission Petri du FMI a également eu une séance de travail avec le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Xavier-Luc Duval. A la mi-semaine, il était devenu évident que les autorités monétaires n’avaient nul autre choix que de proposer un Package Deal pour résister contre la pression du glissement de l’euro.
« Le problème à Maurice est l’effet de ciseaux. Nous avons à tenir en ligne de compte que des mesures au niveau de l’euro pourraient générer des effets néfastes par rapport au dollar américain. Nous avons à faire preuve d’extrême prudence pour éviter ces risques d’effets contraires », poursuit Manou Bheenick.
Les consultations de jeudi soir entre le gouverneur de la Banque de Maurice avec des membres de son Top Team et le vice-PM et ministre des Finances et ses plus proches collaborateurs allaient être déterminantes quant à la formulation de ces mesures d’urgence. Reste que le constat est que la Banque Centrale ne pourra monter seul sur le front, car « elle se retrouve avec un bilan financier extrêmement vulnérable. »
« Si nous maintenons une approche très prudente en terme de volume d’opérations pour maintenir la stabilité financière, nous pourrons nous attendre à des profits de Rs 125 millions en 2012/13. Des pertes enregistrées par une Banque Centrale transmettent un très mauvais signal au marché », avance le gouverneur de la Banque de Maurice, avant d’aborder la première mesure envisagée pour contrer l’appréciation de la roupie par rapport à l’euro.
« Lors des discussions avec le vice-PM et ministre des Finances, nous nous sommes mis d’accord que la Banque de Maurice se doit d’accumuler davantage des réserves en devises. Depuis ces derniers mois, nous avons connu une stagnation du taux de couverture des importations. Au sein de la SADC, la règle est de six mois d’importations. Jusqu’à tout récemment, Maurice était à hauteur de 4,6 mois pour redescendre à 4,5 mois le mois dernier. Si l’on fait exception de la dernière allocation de DTS par le FMI et d’emprunts du gouvernement en devises, la situation aurait été encore différente », s’appesantit Manou Bheenick.
« Avec l’appui du Trésor public, nous allons monter une Operation Reserve Restitution. Avec les frais pour l’achat de devises et ceux pour le rachat dans le cadre du processus de stérilisation, la Banque de Maurice encourt un Negative Carry de l’ordre de 7%. Le montant nécessaire pour assurer une couverture de six mois d’importation est de l’ordre de 900 millions de dollars (Rs 27 milliards). 7% de ce montant n’est pas difficile à calculer », lâche le gouverneur de la Banque de Maurice.
Avec l’achat de 100 millions de dollars, la Banque de Maurice essuie des pertes de Rs 245 millions par an. « Avec l’achat de 900 millions de dollars, tout le capital de la Banque Centrale peut être anéanti (wiped out). Nous ne sommes pas en mesure d’envisager une telle démarche ou de faire face à un tel risque. C’est l’Etat qui encaissera les pertes. Les responsabilités seront partagées », faut-il ressortir.
Un Monitoring conjoint de ces opérations sera assuré par la Banque de Maurice et le ministère des Finances. « Cette opération de restitution des réserves vise deux objectifs, d’abord juguler la tendance à la surappréciation de la roupie en conformité avec les fondamentaux. Si rien n’est fait par rapport à cette appréciation, des dégâts pourraient se répercuter dans le secteur bancaire avec un nombre accru de Non-Performing Loans », concède-t-il.
A cet effet, la Banque de Maurice a pris la décision de mettre en place une ligne de crédits soit en euro soit en dollars américains en vue de permettre aux opérateurs dans le secteur manufacturier et dans l’hôtellerie de procéder à un rééchelonnement ou à un refinancement de leurs dettes en monnaies étrangères. « Cette mesure vise à éviter un Currency Mismatch des exportateurs. Le montant de cette ligne de crédits, qui sera à la demande, sera mis à la disposition des banques commerciales à des conditions intéressantes pour les besoins de ce refinancement des dettes. Du même coup, elle réduira la vulnérabilité du secteur bancaire », confirme Manou Bheenick.
Interrogé par Week-End au sujet du montant de cette ligne de crédits, le gouverneur de la Banque de Maurice n’a pas avancé de chiffres, en arguant que « nous connaissons l’exposure des opérateurs dans le secteur manufacturier et dans l’hôtellerie. Nous savons également que ce n’est pas l’intégralité de cet exposure qui est à risque. »
Les dernières statistiques officielles au sujet de l’allocation des crédits bancaires indiquent que pour le mois d’avril, le secteur de l’hôtellerie se retrouve avec une ardoise de Rs 41,9 milliards, dont Rs 26,2 milliards sous forme d’emprunts, et Rs 11,9 milliards de financement en devises étrangères. Du côté de la manufacture, le montant global des crédits bancaires est de Rs 18,9 milliards, dont Rs 5,7 milliards en prêts, Rs 6 milliards en découverts bancaires et Rs 5,1 milliards de financement en devises étrangères.
Ces mêmes données officielles de la Banque de Maurice indiquent que le secteur détenant la plus grosse part des crédits bancaires est l’industrie du bâtiment avec Rs 59,9 milliards, dont Rs 51,9 milliards en prêts bancaires, soit une progression de Rs 11 milliards d’une année à l’autre, alors que les deux autres secteurs ont enregistré une progression nominale.