Tom Sawyer débarque du Mississippi. Il devient un zanfan lakot, poursuivant ses aventures dans la mer et les bois de Poste Lafayette. Avec Huck, Tante Polly et les autres, il koz gro kreol, et s’en porte très bien. L’histoire imaginée par Mark Twain se retrouve transposée dans le contexte mauricien grâce à la plume de Jason Lingaya et les dessins de Terence Kelly. Sorti il y a peu, le livre a pour titre Tom Kamaleon.

Plantons le décor pou gagn enn konpran : “Poste Lafayette se en vilaz ki trouv dan nor-es Maurice. Anviron trant fami ti viv laba sa lepok-la. Tou dimounn ti konn tou dimounn. Pa ti ena bel devlopman : enn laboutik sinwa ki ti vann tout sort gonaz; enn pwasonnri ki ti zere par enn banian dominer; enn lekeri ki ti antrenn souval lekours; ek bar 7 lor 7, sel baz dan landrwa ki ti ouver ziska tar.” Zafer la kler : nous ne sommes plus au bord du Mississippi aux États-Unis, décrit par Mark Twain dans son célèbre roman sorti en 1876. Jason Lingaya entraîne l’histoire et ses personnages bien plus d’un siècle plus tard, à des centaines de milliers de kilomètres du grand fleuve américain.

Son univers à lui est composé de deux faces qui constituent un même tableau. D’un côté, une mer bleu turquoise qui s’écrase dans des écumes blanches sur la roche noire, en ajoutant du sel à l’air qui revigore. De l’autre, une vieille et paisible forêt parfumée de quiétude au milieu du chant des oiseaux. Nous sommes dans le Maurice d’antan, le béton ne s’y est pas encore invité. “Pourtan enn zour sa ti pou arive”, prévient l’auteur, qui préfère conserver un cadre idyllique pour que son personnage puisse évoluer en toute liberté. C’est là, dans ce décor, que l’on rencontre un ti-garson qui a enn figir ki nou kone : Tom.

Enter Kamaleon.

Pour le décrire, il y a cette chanson qui raconte qu’il est un joyeux garçon haut comme trois pommes qui n’aime pas l’école et qui préfère pêcher des poissons. Afin de marquer la différence, Jason Lingaya donne le sobriquet de Kamaleon au petit Sawyer. Son ami s’appelle toujours Huck, il vit effectivement chez Tante Polly, tandis que le méchant de service, Joe l’Indien, devient Jo Longanis.

Au-delà de ces modifications, Jason Lingaya s’est évertué à rester fidèle aussi bien à l’histoire qu’à l’esprit de Mark Twain. Écrit en kreol, Tom Kamaleon est une fresque mauricienne composée de beaux paysages, de belles rencontres, de grandes leçons, de rires, de tensions, de rêves, dans un cadre où le monde de l’enfance s’impose dans celui des adultes. Ce tableau est peint à coups de phrases épurées, l’auteur évitant les lourdeurs afin de permettre au lecteur de visualiser ce voyage dans le Poste Lafayette de Tom. Pour mieux l’accompagner, le dessinateur et designer Terence Kelly illustre l’histoire de dessins qui restent dans le même esprit, où rien n’est imposé afin que l’imagination puisse s’évader au milieu des arbres de la forêt et sur les flots.

Une histoire mauricienne.

Sorti des presses au cours des derniers jours de 2018, Tom Kamaleon est désormais libre de gambader dans un espace qui lui est sien. À travers leurs plumes et crayons, Jason Lingaya et Terence Kelly en font une belle histoire mauricienne qui s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux adultes. L’auteur précise d’ailleurs : “Mo dedie sa liv-la a bann zanfan dabor, sa li normal. Mo dedie sa liv-la a bann gran dimounn ousi. A bann gran dimounn ki ankor rapel bann rev ki zot ti ena kan zot ti zanfan.” Au bout de l’histoire, il y a effectivement un trésor à trouver.

Tom Kamaleon n’est pas tombé du ciel. Jason Lingaya a longuement médité sur cette histoire avant qu’elle ne soit enfin prête pour les presses et les rayons des librairies. Depuis 2011, Tom Kamaleon a gambadé sur son clavier au gré de ses humeurs et de ses moments libres pour s’installer dans le cadre mauricien et devenir un zanfan lakot. Poste Lafayette a tout un symbolisme pour les cousins Jason et Terence, dont le grand-père avait un “campement” dans cette partie éternellement méconnue de Maurice. Là-bas, Jason Lingaya a exploré les bois, plongé dans les fonds marins, côtoyé les pêcheurs et a longuement appris sur le mode de vie des locaux.

Les aventures de Jason et de Terence.

Ancien élève du collège St-Joseph, l’auteur a été membre de la rédaction de Scope pendant cinq ans dans les années 90. Sa mère était enseignante de français; son père, enseignant d’anglais, a aussi publié un recueil de poésie. Avant de devenir à son tour enseignant de prevoc au collège St-Joseph, Jason Lingaya a été steward et moniteur de plongée. Pas forcément boulimique de lecture, il cite quelques auteurs qui l’ont marqué. Parmi, Mark Twain, Maupassant, Saint-Exupéry, Edgar Allan Poe, Rudyard Kipling… Le Livre de la jungle de ce dernier a été la première expérience de traduction à laquelle il s’est livré. Il avait utilisé la graphie de Dev Virahsawmy, auprès de qui il avait suivi des cours en kreol.

Pour donner toute sa dimension à Liv Lazeng, sorti en 2007, Jason Lingaya avait fait appel à Terence Kelly, qui avait imaginé la jungle indienne de Mowgli. Le fils du célèbre peintre Philip Kelly a toujours vécu dans l’art. L’atelier paternel a longtemps été son terrain de jeu avant qu’il n’en prenne possession pour en faire son espace de création. Le graphic designer, plusieurs fois récompensé pour son travail, a répondu par l’affirmative quand Jason Lingaya lui a parlé d’une deuxième collaboration.

Tom Sawyer, c’est l’Amérique.

Tous deux avaient eu pour compagnon d’enfance l’espiègle Tom, dont la bande dessinée a marqué toute leur génération et celles qui ont suivi. À travers cette adaptation télévisée, les livres et les nombreux projets qu’il a inspirés, Tom Sawyer a été illustré un nombre incalculable de fois par des artistes de différentes époques. Sur son mood board, Terence Kelly a placé plusieurs éléments puisés ici et là pour s’imaginer Huck, puis Tom. Les dessins sont dynamiques et confèrent une ambiance gaie à l’histoire qu’ils racontent pour compléter les écrits de l’auteur.

Les aventures de Tom et de Huck se passent lor lakot, dans des paysages qui existent et que Jason Lingaya a rendus extraordinaires. Puisque les bois et la côte de Poste Lafayette sont si peu connus, on pouvait leur inventer de nouveaux atouts, des espaces secrets que seul l’imaginaire pourrait découvrir.

Le dictionnaire d’Arnaud Carpooran a été l’une des principales références de l’auteur dans la rédaction de ce livre. Le Dr Pascal Nadal et la Creole Speaking Union l’ont aidé dans ce projet, qui a aussi une portée pédagogique : Jason Lingaya a gardé en tête les attentes de ses élèves lors de l’écriture de Tom Kamaleon. Ayant le sentiment du devoir accompli, Terence Kelly souhaite le meilleur au livre, appelé à vivre sa propre histoire.

Un dessin de la petite Surya Lingaya annonce la relève, tandis que les deux cousins parlent déjà de nouvelles collaborations et d’autres aventures.