Photo Archives : Eid-Ul-Fitr au Sunni Razvi Society en 2008

En 1995, peu de temps après qu’en alliance avec son colistier pur-sang travailliste d’occasion feu James Burty David, Paul Bérenger eut éliminé Jean-Claude de l’Estrac de la scène politique en lui infligeant une sévère défaite dans leur fief commun de Stanley/Rose-Hill, lors d’une élection partielle, il avait dit de ce dernier, non sans un certain dédain, qu’ « il n’est resté qu’un journaliste. » Paul Bérenger n’avait pas entièrement tort. Comme la devise connue des policiers, une fois qu’on a été journaliste, on le restera toujours. Mais là où le leader historique des mauves s’était trompé, c’est qu’il avait oublié que, tout comme lui, Jean-Claude de l’Estrac, en sus de son intarissable passion avouée pour la politique, est également un historien. Il note tout (ou presque) et il partage ensuite. Les mauvaises langues pourraient le trouver beaucoup plus hagiographe narrateur de faits et gestes des puissants qu’historien, mais personne ne peut le nier, quand il sort un livre, on apprend des choses.

Jugnauth – Bérenger : Ennemis Intimes 1982-1995, la dernière publication du très prolixe journaliste-historien ex-politicien, a été lancé par le vice-président de la République, Barlen Vyapooree, lundi 10 dernier, devant une grande foule d’invités réunis au Hennessy Park à Ébène. Était assis à la table des invités d’honneur à côté de Solange, l’épouse de l’auteur, le leader travailliste Navin Ramgoolam, que Jean-Claude de l’Estrac aime d’ailleurs encore considérer son « ennemi intime » à lui. Il faut le souligner, bon prince ne voulant certainement garder rancune envers personne, de l’Estrac avait également voulu rassembler autour de lui un nombre incroyable d’anciens ministres et députés de tous bords, des amis comme des détracteurs confondus. Il a lui-même été si surpris par la grande affluence qu’il n’a pu s’empêcher d’éprouver quelque nostalgie du temps où il haranguait sur les caissons de camion devant Bar Chacha

Jugnauth – Bérenger : Ennemis Intimes 1982-83 compte 367 pages et se veut le témoignage d’un insider des relations tumultueuses voire violentes entre deux hommes qui ont marqué l’évolution politique, sociale et économique de Maurice. C’est deux hommes, Anerood Jugnauth et Paul Bérenger, cheminant ensemble au sein du MMM depuis 1970, ont fait tomber des géants comme Seewoosagur Ramgoolam, Gaëtan Duval et Abdul Razack Mohamed. Ensuite, en se séparant après la cassure du gouvernement 60-0 (MMM-PSM) en mars 1983, ils se sont durement affrontés afin de prendre le contrôle des leviers du pouvoir dans le pays.

D’épiques querelles

Entre ces deux hommes, estime et désamour, alliances et mésalliances se sont succédé avec fracas au gré de leurs intérêts et de ceux de leurs partis. Certes, cette situation ne s’est pas limitée qu’à eux deux puisque, auparavant, SSR et sir Gaëtan Duval, eux également, avaient souvent lié et délié leur avenir politique, et même Anerood Jugnauth a souvent fait et défait des alliances électorales, gouvernementales avec d’autres adversaires que Bérenger au gré de la permanence de ses intérêts. Toutefois, c’est parce qu’il a été lui-même un des principaux ministres dans leurs gouvernements communs de Jugnauth et de Bérenger que de l’Estrac a pu donner moult détails de leurs querelles épiques au sommet.

L’auteur eut beau affirmer avoir pour principe romain que l’Histoire, avec un grand H, « est faite pour être racontée et non pour prouver », l’exercice qui comporte à relater l’Histoire du présent en ayant été lui-même acteur et témoin privilégié a été très glissant pour lui. Un large pan du livre prend alors l’allure d’une autosatisfaction. Notamment quand il fut de nombreuses fois amené à jouer au pompier pour conserver la cohésion au sein des alliances gouvernementales de courte durée MSM-PSM (juin 1982-mars 1983) et MSM-MMM (septembre 1991-18 août 1993). Ou encore pour désamorcer la grave crise qui se développa dans le pays et menaça dangereusement l’harmonie sociale en 1995 autour de la question de quota de 50% de places réservées dans les collèges confessionnels et celle de la reconnaissance des langues orientales aux examens de CPE.

Des fois narcissique, Jean-Claude de l’Estrac ne peut résister à véhiculer les nombreux compliments qu’il recevait du genre « meilleur ministre, une valeur utile pour le pays » ou « meilleur ministre de l’Industrie ». À un moment donné, il confie qu’après sa défaite, il a été tenté d’intégrer le Parti travailliste, certain d’y être accepté par sir Satcam Boolell, quelqu’un qu’il connaissait depuis son enfance.

Jugnauth – Bérenger : Ennemis Intimes 1982-1995 est un livre que nous recommandons tant à ceux-là qui ont vécu l’époque concernée qu’aux jeunes désireux de connaître certains aspects de l’histoire politique du pays. Cette connaissance leur sera fort utile pour comprendre le présent et aidera à mieux les préparer  à reprendre certains flambeaux à l’avenir, si tel est leur souhait.