Les Rodriguais ne sont pas contre l’introduction du kreol au programme d’études du primaire en janvier prochain. Mais ils soulignent des différences assez marquées entre le « kreol » de Maurice et celui de Rodrigues. Les discussions – au début timides – sur les risques de la disparition de leur langue, prennent de l’ampleur. La société civile commence à se mobiliser pour amener les autorités à tenir compte des nuances dans le curriculum.
Dès qu’on aborde la question du « kreol morisien » à l’école avec un Rodriguais, la remarque ne se fait pas attendre : « Le kreol mauricien et le kreol rodriguais ne sont pas pareils ! ». Marie, une enseignante du primaire, préfère quant à elle ironiser : « C’est un fait ! Ils auront une troisième langue étrangère avec le kreol morisien… », dit-elle en faisant allusion à l’anglais et au français.
Dans les écoles primaires et secondaires de l’île, mais aussi au sein de plusieurs Ong, l’on commente diversement cette décision du gouvernement d’inclure le « kreol morisien » comme une matière optionnelle, au même titre que les langues orientales. « C’est différent dans la manière de prononcer les mots, dans les expressions et aussi dans l’écriture », soutient cette enseignante du primaire, donnant quelques exemples (voir encadré). « Ces différences vont créer beaucoup de confusion dans la tête de ceux qui l’apprendront et cela fera beaucoup de mal au kreol rodriguais », prévient-elle.
Si des Rodriguais commencent à se mobiliser pour revendiquer le respect de leurs spécificités linguistiques, c’est parce qu’ils craignent une disparition lente du « kreol rodriguais » et de la culture de Rodrigues. « On se rend compte que le kreol morisien va définitivement affecter le parler des Rodriguais. Et tout le monde commence à en discuter », confirme Wilmode Edouard, président du Rodrigues Council of Social Service (RCSS). « Il faut réagir. C’est comme ça qu’une langue arrive à disparaître », poursuit-il. Même si la question n’a pas encore été discutée officiellement au sein de l’instance qu’il dirige, les membres en parlent entre eux.
Mais au Centre Carrefour, organisation phare de l’Église à Rodrigues, l’introduction du « kreol morisien » dans le programme d’études du primaire a fait l’objet de discussions approfondies. Les responsables de ce centre soulignent qu’ils sont en faveur de la reconnaissance de la langue « kreol » qui est largement utilisée dans les classes à Rodrigues pour donner des explications aux élèves. Cependant, ils ne croient pas que les Rodriguais accepteront de biffer leur langue maternelle et intégrer le « kreol morisien » dans la vie de tous les jours à Rodrigues. « Après la réflexion que nous avons mené sur le kreol morisien avec les divers représentants de la société civile, nous avons constaté qu’il y a eu un manque de consultation entre le gouvernement régional et la société civile. Il y a beaucoup de réserves sur cette question mais nous continuons la réflexion », dit Christian Raboude, directeur du Centre Carrefour.
Les autorités de l’Éducation à Rodrigues et à Maurice sont-elles au courant des préoccupations de la population ? « Si la question du kreol morisien préoccupe la société rodriguaise, cela doit être aussi la préoccupation des décideurs et des politiques », répond le président du Rodrigues Council of Social Service.
Cette affaire donne lieu aussi à une certaine agitation politique au niveau de l’état major des principaux partis. Serge Clair, leader de l’Organisation du Peuple Rodriguais (OPR) – dont on connaît le combat pour l’autonomie de l’île, impliquant aussi le respect de sa langue et de sa culture –, semble lui aussi très agacé et prend note des inquiétudes qui gagnent les Rodriguais. « Dans toutes ces réunions tenues à Maurice, il paraît que personne n’a crié haut et fort que le kréol rodriguais est différent du kréol morisien », dit-il.
Les caractéristiques du « kreol rodriguais » avaient été brièvement mentionnées au tout début des travaux de l’Academi Kreol Morisien, mais elles n’ont pas suscité une réflexion en profondeur. Si le document « Lortograf Kreol Morisien », produit par cette académie, ne tient pas compte des nuances entre nos deux « kreol », en revanche, le « Diksioner Morisien » du Dr Arnaud Carpooran y fait mention.
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