Qui ne connaît pas Flower Grinding Mill, cette entreprise d’épices créée en 1969 à Lallmatie par le politicien et travailleur social Seetulparsad Proag, dans le cadre de la reconstruction de l’île Maurice qui venait tout juste d’obtenir son indépendance de la Grande Bretagne ? Quarante-huit années plus tard, le fondateur n’est plus là, mais son fils Rajiv, chimiste de formation, poursuit l’oeuvre de son père avec toutefois quelques améliorations et l’introduction de nouveaux produits au bénéfice des consommateurs. « Le business est florissant mais je ne travaille plus à crédit comme mon père, car il y a trop de mauvais payeurs à Maurice », lance Rajiv Proag, qui dit ne pas croire que ses deux filles vont prendre la tête de l’entreprise qui est une référence dans ce village « car elles veulent étudier pour devenir des professionnelles dans d’autres domaines ».
Rajiv Proag raconte avec fierté comment son père a lancé cette entreprise sur les conseils de deux grands politiciens de l’époque, les frères Bissoondoyal, très populaires dans cette partie du pays. « J’avais 4 ans à cette époque. Mon père m’a, par la suite, raconté qu’il y avait beaucoup de nouvelles opportunités dans l’entrepreneuriat et les frères Bissoondoyal estimaient que notre pays avait besoin de nouveaux entrepreneurs. Mon père a, donc, lancé une entreprise de masala car il connaissait bien le goût des Mauriciens pour les épices », dit-il.
À cette époque, les épices en poudre n’étaient pas encore arrivées dans les régions rurales. Même dans les villes, très peu de gens en consommaient. Le père Proag a, donc, fait venir une première machine pour écraser les épices et a découvert très vite un marché florissant. Il vendait ses produits de porte à porte et de rue en rue. Les consommateurs en demandaient davantage car il y avait très peu de fournisseurs. L’entreprise a commencé par employer une personne et à une époque, il y en avait une quinzaine pour faire tourner les machines de l’entreprise grâce aux nombreuses commandes qui tombaient. Petit à petit, l’entreprise s’est agrandie avec l’introduction de nouvelles machines et la fabrication d’autres produits tels le “bessan”, le blé concassé, la farine de blé, entre autres. Jusqu’à l’arrivée des supermarchés dans les années 90 qui a ralenti le business de Flower Grinding Mill. Il y avait, selon Rajiv Proag, une très forte concurrence et les consommateurs s’approvisionnaient davantage auprès de ces nouveaux commerces.
Enter Rajiv Proag
Rajiv Proag rentre au pays en 1993 après des études en Inde où il a étudié la chimie. Il voulait être enseignant ou chimiste dans une entreprise. Mais son père qui avait déjà atteint l’âge de 65 ans voulait une relève. Il était si occupé avec le travail social et politique qu’il n’avait pas le temps pour l’entreprise. « Il n’avait pas le temps de recouvrer les dettes et on perdait ainsi beaucoup d’argent, des sommes astronomiques. Il y avait aussi beaucoup de vols. Mon père voulait que je prenne la relève to inject new blood in the business mais j’étais réticent car mon premier amour était la chimie. Je ne connaissais rien en entrepreneuriat », souligne-t-il. Mais comme l’entreprise perdait de l’argent, il ne pouvait laisser les choses continuer ainsi. « Le marché était bon mais il fallait un contrôle rigoureux. J’ai accepté de jouer le jeu, j’ai appris le business avec mon père et de certains employés expérimentés de l’entreprise. C’est là que j’ai pris la barre de l’entreprise », dit-il.
Le nouvel entrepreneur constate très vite que le commerce ralentit à cause des supermarchés mais, lui, il ne voulait pas travailler avec eux car ces derniers réclament du crédit sur du très long terme. Rajiv Proag ne pouvait pas le leur accorder et, donc, il a changé son fusil d’épaule, en travaillant avec les petites boutiques, et beaucoup de restaurants et de pâtisseries. Qui plus est, il reçoit beaucoup de commandes de la part des familles qui célèbrent un mariage. « Elles ne font que nous envoyer la liste d’articles dont elles ont besoin et nous les préparons avant de les livrer », ajoute-t-il.
Flower Grinding Mill accueille aussi plusieurs autres catégories de clients. D’abord, des femmes au foyer qui essayent de gagner un peu d’argent en vendant des épices dont elles préparent elles-mêmes les mélanges avant de les faire écraser à l’entreprise. « Elles préparent leur mélange à leur façon dépendant de la demande et du goût de leur clientèle et nous les écrasons pour elles. C’est très simple et très pratique pour elles. Nous avons une quinzaine de clients de cette sorte qui nous viennent avec des sacs de 25 à 50 kg presque tous les jours », indique Rajiv Proag. Ensuite, il offre son service aux planteurs de cucurma (safran) qui amènent leur produit pour être écrasé chez lui.
Nouveaux produits
Rajiv Proag a aussi lancé quelques nouveaux produits après avoir observé de près les nouvelles habitudes des consommateurs. Il a ainsi constaté que ces derniers ont commencé à aimer le « garam masala », un mélange d’épices à l’indienne, après avoir mangé dans des restaurants indiens ou après avoir vu les recettes à la télévision indienne. « Ils veulent en cuire chez eux ; pour cela, il leur faut du garam masala que nous leur fournissons. Nous avons les machines et les ingrédients, pourquoi ne pas produire du garam masala ? »
Cette entreprise s’est aussi lancée dans la production de deux « delicacies » indiens que sont le « satwa » et le « kasaar ». Le « satwa », qui a presque disparu de notre alimentation, est préparé avec du riz et sept autres différents ingrédients. « Nous avons appris la recette et nous la préparons nous-mêmes maintenant, et nous les vendons aux consommateurs qui en cherchent. Ce produit devient très populaire by word of mouth. Je suis moi-même surpris de la vente de ce produit », déclare-t-il. Il y a aussi le « kassar », un produit qu’à l’époque, l’on donnait aux femmes qui venaient d’accoucher pour leur permettre de récupérer leurs forces. L’entreprise a lancé ce produit il y a quelques mois, et le succès ne s’est pas fait attendre. Selon Rajiv Proag, tout le monde mange du « kasaar » maintenant, pas seulement les femmes enceintes.
Comme chez toutes les autres PME, la main-d’oeuvre est également un gros problème dans cette entreprise. Elle se fait vieillissante avec les jeunes qui, selon lui, veulent apprendre et avoir de meilleurs jobs. « On ne trouve plus de travailleur manuel et un des travaux les plus difficiles est le roasting du masala près du feu. J’ai quelqu’une qui le fait depuis des années, mais elle est vieillissante. Je dois importer une roasting machine qui requiert un grand investissement », déclare-t-il.
Cependant, Rajiv Proag est heureux de son business. Il ne compte pas l’agrandir davantage car il ne veut pas travailler à crédit. « Si nous travaillions à crédit, je suis sûr que nous aurions plus de clients mais le problème serait de récupérer les dettes. Travailler au comptant est plus profitable pour nous. Mon père était trop bon, il ne refusait pas d’accorder du crédit. Lorsque j’ai pris la barre, moi aussi, j’ai donné beaucoup de crédit. Je ne veux plus maintenant pour mon peace of mind », souligne-t-il.