De grand-père à père, et à petit-fils et dans quelque temps, arrière-petit-fils, la petite entreprise Sirop Dowlut, renommée pour son fameux sirop de rose, passe par des temps difficiles en raison d’un environnement économique peu favorable aux PME. « Rien n’étonne dans le monde où nous vivons actuellement ; je ne dis pas que Sirop Dowlut va fermer ses portes mais ce ne serait pas étonnant si demain je ferme boutique », lance Ahmed Reza Dowlut, petit-fils du créateur de Sirop Dowlut, Mahboob Dowlut, comme un message adressé aux autorités pour qu’elles interviennent en faveur des petites entreprises locales pour qu’elles n’étouffent pas.
Pour Ahmed Reza Dowlut, la réalité est très dure pour les PME à Maurice. Depuis ces cinq à six dernières années, « nou pe nek teigne dife e pli ale, nous dépendons davantage des supermarchés qui vendent nos produits et qui attirent le plus de clientèle ». « Certes, nous travaillons mais dans quelles conditions ? Très très difficiles. Le monde du business a changé, si vous ne suivez pas, vous fermez boutique. Essayez de faire du business, lerla ou dir mwa », lâche-t-il, avant de rapporter les divers problèmes qui affectent la bonne marche de son entreprise, dont les principaux sont la taxe de 3 sous par gramme de sucre imposée par le gouvernement depuis quelques années. Et aussi la libre importation des produits sucrés de l’étranger à bon marché ainsi que le manque de main-d’oeuvre sur le plan local.
Cet entrepreneur ne rejette pas totalement cette taxe sur le sucre mais, déclare-t-il, « encore faut-il qu’elle serve à une bonne cause ». « On dit que c’est pour combattre le diabète qui se propage à grande vitesse dans notre pays. Mais la question est de savoir si le diabète sera éliminé si demain tous les Mauriciens cessent de consommer du sirop, que ce soit le nôtre ou autre. Le taux de diabète va-t-il baisser ? », s’interroge-t-il, avant d’ajouter : « Les consommateurs vont continuer à boire d’autres jus faits avec du sucre. An plis, kisannla kapav anpes ou met dis kouyer disik dan ou dite ? Vous êtres libres de le faire ». Il dit croire que cette taxe n’est pas « vraiment » destinée à combattre le diabète mais surtout « pou fer gouvernman gagn kas ».
L’industrie locale se meurt
Dans une économie ouverte telle que la nôtre, le business devient de plus en plus difficile, « kot tou dimounn inport tou seki li anvi », à en croire Ahmed Reza Dowlut, « et la concurrence déloyale qui nous est imposée par les supermarchés qui sont nos plus grands clients ». « Ils importent, eux-mêmes, du sirop maintenant et accordent la priorité sur les étagères à leurs propres produits. Bon ou mauvais, li pouss so mark avan tou. Quelque part, c’est une concurrence déloyale au détriment de l’entreprise locale », estime-t-il. Il poursuit : « On me dit d’exporter, mais si ma base même n’est pas solide sur le plan local, qu’est-ce que je vais exporter ? Je l’ai déjà fait dans le passé mais mon produit n’est pas compétitif sur le marché international », souligne-t-il.
Ahmed Reza Dowlut prend l’exemple d’un producteur français de sirop qui a, à sa disposition, un marché de plusieurs dizaines de millions de consommateurs contre 1,2 million à Maurice. « Son économie d’échelle n’est pas la même que la nôtre avec seulement 1,2 million de personnes. Puis, il achète son sucre au Brésil à meilleurs coûts ; nous achetons le nôtre à Maurice à un prix plus élevé en sus de la taxe. Il est, donc, impossible de le concurrencer sur le marché international », dit-il. La mauvaise santé de son entreprise se reflète dans ses chiffres de vente qui, d’année en année, sont en train de chuter « parce que les gens deviennent de plus en plus health-conscious ». Taxe sur le sucre ou pas, il a le sentiment que le marché du sirop se rétrécit à Maurice. Il ne se plaint pas, car, ajoute-t-il, « cette tendance est normale avec les consommateurs qui bougent vers d’autres produits plus sains ». « Logiquement, ils estiment que le sirop n’est pas bon pour la santé », déclare-t-il, mais le sirop Dowlut comme une PME aurait dû, d’après lui, « avoir un breathing space en cette période qui le permettra de diversifier et de développer d’autres produits tels que le sirop sans sucre ». Or, l’environnement économique actuel ne lui permet pas de le faire. Rappelant le cas de l’entreprise Subana, il estime que beaucoup d’autres entreprises locales vont subir le même sort que ce fabricant de biscuits locaux.
Le fabricant de sirop Dowlut ne veut pas d’aide financière du gouvernement, il veut se diversifier par ses propres moyens. Il suggère, cependant, que le gouvernement enlève la taxe sur le sucre ou la réduise et, s’attaque au problème de concurrence déloyale de la part des supermarchés et d’autres importateurs qui causent des dégâts à l’industrie locale. « D’un côté, on veut promouvoir les PME et de l’autre, les politiques ne suivent pas. Celles qui sont en place, ne sont pas destinées à le faire. Comment faire progresser les PME, alors ? », lance Ahmed Reza Dowlut, qui éprouve aussi d’énormes difficultés à recruter des travailleurs locaux. Selon lui, il y a beaucoup d’absentéisme. Il n’arrive pas à trouver des gens sérieux. « J’emploie une dizaine de travailleurs, jamais je n’ai eu tous les dix travaillant en même temps. En tant que PME, il devient encore plus difficile de trouver des travailleurs. De plus, quelles compétences ? Les grosses boîtes ont pris the best et les PME doivent se contenter des restes », affirme-t-il.
Troisième génération
Sirop Dowlut a été créé en 1948 par Mahbood Dowlut, qui travaillait, à cette époque, dans un « lotel dite » dans la capitale. L’idée, personne ne sait comment, lui est venue de fabriquer chez lui à la rue Nyon, du sirop de rose sur un feu de bois, selon sa propre recette, et d’aller le vendre près du marché central. « Mon père, Ali Reza Dowlut, nous a raconté que notre grand-père a travaillé très dur en transportant des bouteilles de sirop dans une tente pour aller les vendre ». Selon lui, le grand-père a même créé la citation « La soif ne connaît pas la saison ». Au début, le produit s’appelait “sirop de rose” mais les consommateurs l’ont appelé “sirop Dowlut”. Par la suite, la deuxième génération des Dowlut a pris la tête de la petite entreprise familiale en 1998, avant de s’installer à Grande-Rivière-Nord-Ouest. « Nous sommes la troisième génération des Dowlut dans ce business. Aujourd’hui, mon père, Ali Reza Dowlut, moi Ahmed Reza Dowlut et mon frère, Farhad Ali Dowlut, nous sommes en train de perpétuer la tradition du fameux sirop Dowlut en proposant de nouveaux arômes », indique-t-il. Au début, il n’y avait que le sirop de rose.