À Vieux-Grand-Port, dans le sud-est, où se trouve un des cinq “clusters” de Pandanus Utilis, plante dont les feuilles sont utilisées dans la fabrication de toute une variété d’objets utiles et de souvenirs, on ne parle plus de faire revivre cette tradition artisanale, vieille de deux siècles, et qui était en voie de disparition, il y a encore quelques années. Mais on parle plutôt d’entreprise, d’entrepreneuriat et de business qui renforcent l’économie locale en donnant de l’emploi directement à huit femmes et à une centaine d’autres en sous-traitance. « Les commandes nous arrivent régulièrement. Nous envisageons maintenant d’en exporter mais encore faut-il cultiver davantage d’arbres de Pandanus et de former de nouveaux jeunes artisans en vue de poursuivre cette activité entrepreneuriale », déclare Eric Mangar, manager du Mouvement pour l’autosuffisance alimentaire (MAA), qui encadre l’Association des planteurs de Pandanus du sud-est, qui, elle, gère cette entreprise.
Fabiola Marius, artisane depuis une vingtaine d’années, est une chef d’entreprise qui n’hésite pas à mettre la main à la pâte. Elle accomplit sa tâche comme les autres : enlève les épines des feuilles, avant de les mettre à sécher, coupe les feuilles sèches, les colle sur un morceau de tissu ou sur un carton avant de confectionner les objets commandés par les clients. L’équipe fabrique toute une gamme d’objets allant des nattes anciennes aux sacs en passant par des chapeaux, des mallettes et des cabas. Bref, tout ce qui nous est utile dans la vie quotidienne. Mais aussi beaucoup d’objets souvenirs, dont certains très colorés.
Cette jeune artisane dit avoir appris ce métier de sa mère et de sa belle-mère. Elle arrondit ses fins de mois grâce à ce métier, qui l’aide à gérer son budget familial en amenant davantage de revenus dans son foyer. Comme elle, huit personnes sont engagées à plein-temps dans cette entreprise, où elles fabriquent différents objets pour le marché local et le marché touristique. « Nous travaillons aussi sur un projet d’exportation de nos produits vers la France, d’où nous avons déjà obtenu des commandes », indique Eric Mangar.
Cette entreprise fait aussi vivre une centaine d’artisans dans la région, lesquels participent souvent à la concrétisation de grosses commandes, comme elle en obtient souvent. « La dernière fois, il fallait fabriquer 1 200 “tentes” et on a eu recours à tous ces artisans, le finish se faisant à l’entreprise », reprend Eric Mangar, qui ajoute que toutes ces artisanes préfèrent travailler avec cette entreprise car celle-ci leur procure « une bonne source de revenus ». Si elles devaient travailler dans une usine quelconque, vu qu’il n’y en a pas à Grand-Port, ces femmes auraient dû se rendre à Curepipe ou ailleurs, comme à Port-Louis. Ce qui leur poserait, selon lui, un gros problème de transport. « Mais aussi des inconvénients pour leur famille car elles doivent sortir de chez elles à 4h du matin pour rentrer à 20h. De fait, chez nous, elles sont plus heureuses. De plus, l’entreprise ne se trouve pas loin de leurs domiciles », dit-il.
Mais tout n’est pas rose pour autant. La main-d’oeuvre se fait en effet vieillissante et l’entreprise fait donc face à la difficulté de trouver la relève. Problème : les jeunes ne veulent pas intégrer l’entreprise car, selon eux, « ça ne paie pas assez ». Sans compter que nombre d’entre eux ne veulent pas des tâches manuelles. « Nous devons être compétitifs pour que ce métier puisse intéresser les jeunes. Encore faut-il qu’ils puissent obtenir un revenu décent », lâche Eric Mangar. D’où le projet de formation, en dix sessions de deux heures, proposé aux jeunes de la région afin qu’ils apprennent le métier, et ce avec le soutien du conseil de district de Grand-Port. Avec l’espoir que cela permette d’augmenter le nombre d’artisans dans la région.
Vieille tradition
L’entreprise a aussi besoin de régénérer les plantes de plus de 20 ans pour pouvoir obtenir des feuilles plus jeunes. « Nous avons besoin de terres où cultiver la Pandanus pour qu’elles nous donnent des feuilles dans deux ans. Pour que le business se développe, nous avons besoin davantage de matières premières », fait-il ressortir.
L’utilisation du Pandanus Utilis dans l’artisanat a une très vieille histoire à Maurice. Ce type d’artisanat était en effet connu depuis l’époque hollandaise, dans les années 1800, mais ce sont des Malgaches qui l’ont introduite sur notre île, à l’époque de l’esclavage, explique ainsi Jean-Pierre et Fabiola Marius, les deux leaders de l’entreprise. Ils racontent ainsi que les esclaves fabriquaient des nattes avec les feuilles de Pandanus Utilis sur lesquelles ils dormaient ainsi que des sacs dans lesquels ils transportaient le sucre. De même, par la suite, ils ont confectionné des chapeaux pour se protéger du soleil, des sacs pour le déjeuner et des sacs d’école pour les enfants, « ainsi que beaucoup d’autres objets utiles dans leur vie quotidienne ». Mais tout cela tendait malgré tout à disparaître lentement avec l’arrivée de l’industrie à Maurice. ?En même temps, les arbres de Pandanus vieillissaient et étaient attaqués par des maladies. Les matières premières commençaient à manquer. « Les arbres étaient vieux de 25 à 30 ans et ne pouvaient plus donner de feuilles de qualité. Nous avons aussi trouvé que pour progresser, il fallait innover, structurer l’équipe des artisans et créer une association », déclare Éric Mangar. Le regroupement s’est ainsi fait il y a quelques années et l’Association des artisans et des planteurs de pandanus du sud-est a vu le jour. Mais il fallait aussi trouver les arbres de Pandanus, qui disparaissait lentement du paysage mauricien avec le développement de l’immobilier. « Nous avons reboisé les bords des rivières et aussi des côtes », indique Jean-Pierre Marius. « Et grâce à la bonne volonté des gens de la localité, particulièrement les artisans, nous avons relancé ce métier », souligne Eric Mangar. Et d’ajouter : « Grâce aux nouvelles feuilles obtenues des arbres, la qualité des produits fabriqués par ces artisans s’est améliorée. Nous voulons maintenant que les Mauriciens achètent nos produits. »
Eric Mangar poursuit en expliquant que l’entreprise obtient des commandes régulièrement. La camionnette, obtenue l’année dernière avec l’aide d’un sponsor, facilite ainsi énormément l’approvisionnement et le transport des matières premières, sans compter qu’il sert aussi pour les livraisons. « Nous avons ainsi un bon stock de feuilles de Pandanus pour en faire des brins, que nous mettons à sécher au soleil. Nous travaillons aussi sur un label “Made in Moris” en vue de promouvoir l’exportation.  Nous avons également comme projet de produire un catalogue pour montrer nos produits à nos éventuels clients », indique notre interlocuteur.
L’avenir est donc prometteur, à en croire Eric Mangar. « Mais encore faut-il continuer à former de nouveaux artisans et développer l’entreprise. » Cette dernière doit en effet pouvoir exporter ses produits dans un proche avenir mais, déjà, Eric Mangar demande au public mauricien d’acheter et d’utiliser davantage ces produits « pour le bien de l’environnement et pour que l’entreprise puisse grandir ». Ce qui devrait aussi aider ces artisans, « qui sont des gens se trouvant au bas de l’échelle, de faire de leur gagne-pain quotidien une réelle entreprise ».