Bienvenue au club, Robert Walter (auteur de l’article intitulé “Laisse béton” dans la page Forum du vendredi 20 avril). Bienvenue au club de ceux qui ne veulent pas jeter le manche après la cognée mais qui commencent à se dire que lutter pour la protection de l’environnement dans ce pays équivaut à essayer de tuer un éléphant avec une sarbacane !
Tout dans ce domaine est en effet lié au fossé qui existe entre les yeux des pouvoirs publics et la réalité des choses sur le terrain. Et un mot clé est à la source de cette disproportion : L’ESTHÉTIQUE ! Lorsqu’on évoque tous ces problèmes liés à la détérioration visuelle de notre île, j’ai le plus naturellement du monde, envie de questionner le ministre qui a la charge de l’environnement, le mot devant être pris au sens le plus large du terme. Mais je ne connais même pas son nom, et entre vous et moi je n’ai même pas envie de le connaître. Est-ce qu’il sait seulement ce qu’il fait là ? Je sais que dans beaucoup de pays, les grands serviteurs de l’état ont cette prodigieuse capacité de passer d’un ministère à un autre sans trop de casse pour le pays. Mais ici ? Gageons que lors de la distribution des postes clés venant après une élection, les ministères sont répartis aux récipiendaires en fonction de la part prise par chacun dans la campagne électorale. Gageons aussi que l’environnement ne constitue pas le rêve obsessionnel des rodères boutes !
J’espère pour lui que c’est le cas car on ne pourrait alors loger contre ce ministre qu’une “plainte” pour “homicide environnemental involontaire…” ; en effet, si l’homme en question s’était délibérément battu pour ce poste, il ne pourrait bénéficier d’aucune circonstance atténuante dans ce qu’il faudrait qualifier de meurtre au premier degré de la beauté de notre île ou de non-assistance à patrimoine en danger. Oh, je le rassure tout de suite, il ne serait pas seul dans le box car avant lui, la plupart de ses prédécesseurs pourraient être pareillement accusés sous le même chef. Et j’ose espérer qu’il n’y a pas prescription en la matière…
Pauvre île Maurice dont le patrimoine historique et visuel est en train de fondre comme neige au soleil. Les marches en béton qu’on a installées sur Le Macondé sont l’illustration parfaite et désespérante de la philosophie d’aménagement de notre île. Regardez ce qui se fait actuellement en face du cimetière de Cap Malheureux, écoutez se plaindre tous ces wetlands qui sont les poumons de nos nappes phréatiques et qu’on comble à tour de bras sans sourciller, écoutez pleurer tous ces bâtiments historiques laissés à l’abandon ou détruits dans la foulée de l’imprimerie du gouvernement dont la disparition a sonné le glas de la protection du patrimoine, écoutez gémir ces pierres taillées enlevées des ponts et qui vont finir leur vie dans les jardins des petits copains, regardez s’enlaidir cette autoroute le long de laquelle s’installent, de Sud en Nord tout et n’importe quoi sans aucune contrainte d’occupation des sols jusqu’au jour prochain ou notre porte d’entrée touristique sera bétonnée de Plaisance à Grand Baie sans qu’on ne s’en émeuve le moins du monde ! Prenez la dimension de ces crimes architecturaux qui montent chaque jour au fil des briques entassées, sans âme, sans style, avec pour seule contrainte, le « plan » concocté par un « architecte » qui l’est réellement comme moi je suis spécialiste des mathématiques spatiales, et revenez deux ou trois ans plus tard pour voir les horribles terminaisons métalliques qui tendent vers le ciel dans un ballet lugubre et les murs non peints (pour ne pas payer la taxe municipale). Tendez l’oreille, dans la foulée de ces crimes, vers l’avidité des promoteurs immobiliers qui font aussi tout et n’importe quoi sans se soucier une seule seconde des effets pervers qu’auront leurs projets surdimensionnés sur l’environnement visuel de nos concitoyens et de nos visiteurs. Un exemple concret : cette semaine, une touriste d’un petit hôtel du nord est venue se lamenter auprès du directeur de l’établissement de la disparition d’une des choses qui faisaient son bonheur de venir à Maurice depuis cinq ans. Chaque après-midi, au crépuscule, elle s’asseyait sous la varangue de sa chambre pour voir rosir et puis disparaître les montagnes de Moka dans les brumes de la nuit. Petit bonheur simple issu de la douceur de vivre de notre pays… Eh bien ce petit bonheur a disparu en même temps que les montagnes de Moka puisqu’un promoteur, constructeur d’un gigantesque centre commercial de dix étages n’a pas su ou voulu tenir compte du massacre environnemental que son poutou en hauteur allait provoquer dans une zone jusque-là vide de construction en hauteur. Mais le plus grave c’est qu’il n’y a personne au gouvernement, mais surtout au ministère concerné pour prendre la mesure de cette atteinte permanente à l’environnement… Autre exemple de petit bonheur disparu dans un endroit encore à l’abri du développement sauvage, Chamarel. La magie de ces lieux vient essentiellement du côté naturel qui s’y dégage. On n’a trouvé rien de mieux à faire que d’installer des deux côtés de la route qui mène vers Baie du Cap des lampadaires qui n’éclairent rien d’autre que les champs de cannes et qui vont faire fuir non seulement la plus téméraire des chauves souris mais aussi les touristes qui empruntent cette route jusqu’ici si pleine de mystère. Quand comprendra-t-on que la beauté d’un site émane de son charme discret plutôt que de sa mise en valeur intempestive et clinquante ?
Et c’est comme ca, mon cher Robert Walter, que de la disparition de tous ces petits bonheurs va découler tôt ou tard un grand malheur. Toutes ces petites choses ne se trouvent pas dans le manuel du parfait ministre de l’environnement mais dans cette sensibilité qui fait, ou ne fait pas, un bon ministre…
En attendant, celui-ci est aussi, semble-t-il, non seulement sourd de la réprobation générale, mais aussi muet comme une carpe car dans le tollé soulevé par la construction d’un supermarché aux portes du cimetière marin de Cap Malheureux, nous n’avons pas entendu un seul son de sa voix dans ce concert de protestations qui fait pourtant grand bruit. Aucune réponse, rien sauf un silence assourdissant et gêné qui a fait autant de bruit qu’un vol de chauves souris un soir de pleine lune à Plaine Champagne.