Non, ce n’est pas la fièvre du Mondial qui a fini par s’emparer de la planète tout entière et qui a, dès le début, passionné les Mauriciens connus pour être des inconditionnels de ce genre de compétition. Les psychologues autant que les sociologues le savent et le disent: ce type d’événements est rare dans ce qu’il est capable de provoquer de profond chez l’individu, même s’il ne dure pas.

Si l’on veut réduire ce sport à ce qu’il a de fondamentalement basique, c’est qu’en s’arrêtant un moment, on peut avoir tout à fait l’air idiot de regarder 22 mecs — en attendant d’avoir une belle joute similaire et aussi retentissante pour les femmes — courir derrière un ballon en espérant le garder le plus possible jusqu’à surprendre le gardien de but adverse, mais, assis dans un stade, debout dans une fan zone où l’on ne connaît même pas son voisin immédiat, on peut se laisser emporter dans une émotion commune et collective qui est unique dans l’histoire des rapports humains.

C’est ainsi qu’au premier but marqué par son pays, l’on saute au cou de l’étranger qui est juste à côte que l’on voit pour la première fois, mais qu’on étreint quand même. Ce genre de situation qui est particulier est impossible à retrouver dans les autres activités humaines. Voilà pourquoi il y a un tel engouement pour ces rencontres autour d’un sport dont les compétitions sont suivies par plus d’un milliard de personnes à travers le globe.
Les couleurs nationales, le rassemblement derrière un drapeau et le beau jeu font oublier que, parmi ces joueurs, il y a des garçons aux salaires faramineux. Ce qui aurait pu être une source de frustration. Non, on se laisse tous prendre par le virus qui dure un mois tout entier tous les quatre ans. Il y a donc une mobilisation autour de l’événement qui ne peut pas laisser indifférent, voilà pourquoi au hit-parade des vecteurs d’émotion contagieuse, il y a la Coupe du monde de football et, dans une moindre mesure, les championnats mondiaux d’athlétisme.

A notre petite échelle, on a pu voir en 1985 et 2003 à quel point un match de foot pouvait transporter tout un pays. Alors que les célébrations de la fête nationale se déroulent dans une indifférence grandissante, la politique gâchant le sentiment d’adhésion et d’appartenance, les finales de foot des Jeux des îles de l’océan Indien qui ont eu lieu sur notre sol ont été les témoins d’une exceptionnelle communion entre l’équipe nationale et son public.

Il est, en effet, rare de voir des femmes seules se rendant à pied au Stade Goerge V avec, pour seul accompagnement, un quadricolore sur les épaules. Ce sont les dernières images fortes d’une finale en or pour le football mauricien de 2003. Attendons 2019 pour voir si les gros sous investis seront suffisants pour soulever toute une nation.
Non, l’épidémie, ce n’est pas non plus Wimbledon qui livre des rencontres de toute beauté, même si celui qui était annoncé comme devant parcourir sans frémir son jardin préféré, Roger Federer, a été sorti en quarts de finale par notre voisin, le Sud-Africain Kevin Anderson. Loin d’être une anecdote ou un accident, ce garçon a récidivé en six heures et demie, vendredi, en remportant une demi-finale très disputée de cinq sets contre John Isner pour se retrouver en finale ce dimanche.

C’est encore moins le Tour de France cycliste qui a, certes, ses adeptes, mais qui a été très entaché ces dernières années par tous ses problèmes de dopage qui ne semblent d’ailleurs pas tout à fait résolus, puisque le quadruple vainqueur du célèbre tour, Chris Froome, a failli ne pas être au rendez-vous de la saison 2018 en raison de la présence de substances suspectes dans le corps.

Non, ce n’est pas non plus la grippe, l’épidémie qui accompagne toujours l’hiver pluvieux et froid des hauts plateaux mauriciens. Ce n’est pas non plus l’épidémie des policiers indélicats qui ne se contentent plus seulement de voler, de cultiver du gandia, de se livrer au trafic de drogue, de détrousser des vieilles et de taper sur tout qui bouge, mais qui font aussi des “blagues” douteuses comme passer des appels à l’ICAC pour faire de fausses alertes à la bombe.

Non, la pandémie qui fait rage en ce moment est ailleurs. Elle s’appelle grève de la faim. Et elle est aussi contagieuse. On a eu droit aux mouvements des femmes qui, à juste titre, ont réclamé un relèvement de leur salaire de misère mensuel de Rs 1500. Comme elle s’était bien terminée pour elles, tous s’essayent à ce moyen de pression qui, visiblement, donne des résultats assez rapides.

Quelle que soit la nature du problème, la solution, aujourd’hui, semble être la grève de la faim. Un dernier recours banalisé, dévalué, décrédibilisé. S’il est si souvent utilisé, c’est qu’il y a sûrement des raisons à cela. Soit il y a un blocage des canaux de dialogue entre le gouvernement et les corps intermédiaires, soit c’est juste devenu le truc qui marche invariablement, quelles que soient les circonstances.

À peine la grève de quatre jours des soutiens aux contractuels de la CWA terminée avec une transmission du dossier à l’homme providentiel des syndicats, Dev Manraj, que deux autres ont immédiatement pris le relais. La directrice qui a vu son lucratif commerce d’abris pour enfants difficiles interrompu après des mois de tergiversations et malgré les rapports et les faits les uns plus accablants que les autres, a décidé de se mettre elle aussi en grève de la faim. On ne sait pas trop ce qu’elle revendique, mais elle y va.

La “winter fashion” s’est aussi étendue aux réfugiés du cyclone Berguitta. Il faut dire que, dans leur cas, c’est plutôt la récidive. Ils avaient déjà entamé un tel mouvement en février pour tenter d’obtenir un logement. Les autorités avaient alors prêté une oreille attentive à leurs griefs et leur avaient demandé un peu de patience. Ils sont fatigués d’attendre. Ils repartent dans une nouvelle grève de la faim. En espérant que le gouvernement cédera une nouvelle fois. Pour confirmer cette toute nouvelle variante de notre vécu social, où tout s’obtient à coups de menaces, de pressions et de chantages.