Début août, alors que les recherches portant sur la disparition du vol MH 370 dans l’océan indien gagnait en intensité, la compagnie mauricienne Reefcube décida d’y apporter sa contribution pour aider à élucider ce mystère. Elle développa ainsi une application mobile permettant au public d’envoyer des photos de ce qui pouvait être des débris de l’appareil à partir de l’endroit où il se trouve. Une démarche, aussi modeste soit-elle, selon les dires d’Eric Chaber, concepteur du projet et Chief Executive Officer de Reefcube (The Mobile app factory), mais qui a placé Maurice sur la carte mondiale de la haute technologie. Dans cette interview accordée au Mauricien, il note que malgré le retard accusé par Maurice en termes de développement du secteur, les entrepreneurs demeurent optimistes. Il estime que Maurice est « un pays où les investisseurs étrangers peuvent investir dans le high-tech ».
Comment vous est venue l’idée de créer une application mobile dans le cadre de ces recherches ?
La disparition du vol MH 370, le 8 mars 2014, avec 238 personnes à son bord, est la disparition la plus mystérieuse de l’histoire de l’industrie aéronautique. Il n’a laissé aucune trace, aucun indice depuis 500 jours. La communauté internationale en était tout émue mais l’enquête piétinait. Lorsque les recherches ont commencé à l’île de la Réunion, j’ai créé cette application cloud. L’idée était de faire appel au public pour faire avancer l’enquête. Elle permet aux gens d’envoyer des photos d’objets qu’ils pensent sont des débris de l’appareil. Cela a fait le buzz autour de la planète !
Cette application a-t-elle servi à quelque chose dans ces recherches ?
Il y a quelques personnes qui l’ont utilisé. Récemment, nous avons reçu une photo d’un débris, que je pense a été récupéré en mer, par un plongeur. Nous l’affichons sur le site MH370.reefcube.mu.
Est-ce que l’application est toujours opérationnelle aujourd’hui ?
Oui, on peut la télécharger. Ceci est une initiative faisant appel à la haute technologie qui est les applications mobiles pour faire des recherches de proximité. Je crois que c’est intéressant que ce soit une société mauricienne, près de l’île de la Réunion, dans l’océan indien qui puisse fournir cette technologie et aider dans les recherches. C’est une initiative vraiment modeste. Nous apportons notre petite pierre à l’édifice. Si jamais on retrouve une pièce de l’avion avec cette application, que cela mène à l’endroit où l’avion a disparu, on pourra alors dire que c’est une initiative qui aura servi.
Cela a fait le buzz vous dites…
Oui, des journaux internationaux en ont parlé. Sans faire exprès, nous avons attiré l’attention de la communauté internationale qui se focalisait sur l’île de la Réunion sur Maurice. Cela a apporté un nouveau regard sur Maurice : on sait maintenant que Maurice fait de la haute technologie. Nous sommes engagés dans la recherche et le développement et c’est un pays où les étrangers pourront investir dans le High-tech.
Avez-vous développé d’autres applications comme celle concernant la recherche de la MH 370 ?
Non, c’était exceptionnel. Nous sommes une entreprise dédiée au client. Nous opérons sur Maurice, la Réunion, l’Afrique, et l’Europe. Le client a une idée, il fait appel à moi et je développe une application qu’il pense marchera.
Combien de temps prend-on pour développer une application ?
En moyenne, trois mois avec deux ou trois personnes, au minimum travaillant dessus.
Vous travaillez sur plusieurs projets en même temps ?
Une trentaine.
A-t-on toujours besoin d’une connexion internet pour l’utilisation d’une application ?
Non. Pas toujours. On peut l’utiliser dans ce qu’on appelle « off-line ».
Parlez-nous de votre entreprise ?
L’entreprise a vu le jour vers 2007-2008. Nous comptons une quinzaine de personnes dans l’équipe avec un chef de projet. Nous sommes spécialisés dans le développement des « applications natives » à la fois pour iPhone et pour Androïd.
Qu’est-ce qu’une application native ?
Ce sont des applications que l’on trouve sur Apple store ou Googleplay. Ce ne sont pas des sites web. Nous développons sur deux plateformes : iOS et Android. C’est ainsi que nous arrivons à offrir les meilleures qualités et expérience d’utilisateurs pour les applications.
Est-ce que les applications pour ces deux différentes plateformes ont chacune leur spécificité ?
Oui bien sûr. Un développeur est spécialisé soit pour des app sur « iOS » soit « Android »
À la base est-ce qu’il s’agit de la même formation ?
Oui. À Reefcube, nous recrutons des jeunes détenteurs d’un BSc en Software engineering. Ils doivent être dévoués, passionnés, bosseurs et disciplinés. Ils travaillent avec un chef d’équipe. Puis-je jeter une petite pierre dans la mare ? Malheureusement, le niveau attendu des étudiants qui sortent avec un BSc à Maurice est insuffisant. Donc, l’expérience et la professionnalisation arrivent pendant les premières années passées dans une entreprise comme Reefcube. Lorsque les jeunes nous rejoignent, il y a une formation sur les notions de bases qui est dispensée. Ils travaillent sous la supervision d’un coach, sur des projets réels mais qui ne sont pas des projets clients.
Y a-t-il un intérêt parmi les jeunes pour devenir développeur d’applications mobiles ?
Oui, c’est l’avenir. Entre 1990, quand Internet est né et aujourd’hui, en ont résulté 500 milliards de pages web. Depuis 2007-2008, on est aujourd’hui à de 2,5 millions d’applications mobiles. Si cela suit la loi de Moore, on en sera à 5 millions l’année prochaine.
Comment est-ce que Reefcube a vu le jour ?
Vers 2007-2008, quand je suis arrivé à Maurice, c’était le moment pour développer le secteur. J’ai appelé une vieille connaissance qui avait connu un franc succès avec un Startup en France et il m’a dit : on va essayer de faire prendre la graine de l’application mobile à Maurice. Il avait levé pas mal d’argent, on a essayé mais on a eu beaucoup d’échecs liés notamment au niveau des compétences des gens. Aujourd’hui cela s’est amélioré mais ce n’est toujours pas suffisant. Nous avons perdu beaucoup de temps car dans les années 2007-2008, c’était le boom mondial et on aurait pu faire de Maurice un pôle technologique fort tout de suite. On se rattrape mais il y a beaucoup de compétition aujourd’hui. À titre d’exemple, un bloc indien emploie 600 développeurs alors qu’une boîte mauricienne en est à une quinzaine. Mais on est optimiste.
Vos compétiteurs locaux sont-ils nombreux ?
Il y a peu d’acteurs mobiles à Maurice mais en même temps, il y a peu de projets.
Pourquoi ?
C’est une question de taille du marché. Maurice est comme un gros village indien avec plus d’un million de personnes. Au niveau de la compétition mondiale, il y a l’Inde, la Malaisie et la Chine. Tous ces pays font ce qu’on appelle le software development. Ce que j’apporte aux clients c’est mon expérience et mes conseils à la fois technique et entrepreneuriale. Même si le marché local est petit, le marché mondial est immense. Il pèse plus de 500 milliards de dollars. Maurice aurait pu prendre une part plus importante mais nous restons optimistes.
Qu’est-ce qui a fait traîner le développement de la cyber-cité depuis les années 2000-2002 ?
Il y a un tas de paramètres en jeu. Entre la volonté, l’idée initiale et la réalisation, il y a eu beaucoup d’obstacles. Ce qui est tout à fait normal dans tout projet humain. Dans le cas spécifique de la cyber-île, en premier lieu, il y a le réseau internet. Il est devenu stable seulement à partir des années 2010. Il y a aussi un manque de ressources intellectuelles en termes de cerveaux. Aujourd’hui encore, ce n’est pas suffisant.
Les compétences de ceux qui font des études à l’étranger et de ceux qui étudient à Maurice sont-elles comparables ?
Il y a un gros décalage entre eux. Ceux qui ont étudié à l’étranger sont souvent plus qualifiés. J’ai deux développeurs, un qui a fait ses études en Malaisie et l’autre en France – qui sont plus qualifiés que ceux ayant étudié à Maurice. Cependant, les Mauriciens ont beaucoup de talent et ils arrivent à rattraper ce retard assez rapidement.
Qui en est le fautif ?
Il y a à la fois un problème culturel et un manque de curiosité intellectuelle dans l’éducation. Je parle encore une fois sans offense mais je pense qu’il faudrait une plus grande ouverture culturelle. C’est difficile parce que nous sommes dans une île, et il est difficile d’aller à l’étranger mais c’est important. Il faut savoir apprendre à apprendre. C’est-à-dire poser les bonnes questions et être proactifs. En France, on a la curiosité intellectuelle mais on est trop critique. À Maurice, on a la bonne dose de discipline mais il faudrait pouvoir améliorer la curiosité intellectuelle, la capacité d’apprendre par soi-même. Je vois souvent des jeunes qui sortent de l’université et qui n’ont pas fait plus que ce que les lecturers leur ont demandé de faire. Le cadre la fac, ici comme en France, est très ouvert et c’est à l’individu de faire des efforts pour accroître ses skills. L’université donne les grandes lignes, et c’est à l’étudiant de fournir les efforts.
A-t-on besoin d’une formation depuis le jeune âge ?
Oui, c’est lié. Mais l’avantage de notre éducation, c’est que les gens sont beaucoup plus disciplinés. C’est très bien aussi.
Serait-il conseillé de proposer une notion de base de « software engineering » à l’école ?
Il faudrait déjà améliorer ce qu’il y a au niveau de l’université et ensuite familiariser les plus jeunes à tout cela, sachant qu’ils se familiarisent très vite.
Constatez-vous une volonté de la part du gouvernement de développer ce secteur?
Oui, tout à fait. Avec les autres associations du secteur privé des TIC, nous avons une initiative conjointe que nous avons proposée au ministère de tutelle. Il me semble qu’il veut absolument continuer dans ce sens. Il y a aussi un projet de « Mobile training development », une initiative du ministère des TIC à l’intention des fresh graduates qui n’ont pas encore trouvé de l’emploi. Il s’échelonnera sur 12 mois et sera ouvert à une trentaine de jeunes. La formation aura lieu à Reefcube et l’entreprise offrira une bourse sous forme d’emploi en entreprise avec un coach à la fin de cette formation.
Est-ce que cette initiative conjointe du privé concerne seulement les applications pour mobiles ou le « web development » également ?
On parle de tout ce qui est technologie et qui peut trouver sa place sur un marché en pleine expansion.
Est-ce qu’il est toujours difficile de trouver des développeurs web aujourd’hui comme c’était le cas, il y a quelques années ?
Non, il y en a de plus en plus mais toujours pas assez. Il faut savoir que l' »application mobile » est un système miniaturisé. Il s’agit d’amener une logique du web qui tourne sur un gros serveur sur un tout petit appareil dont la puissance est limitée. Il faut donc optimiser la mémoire pour que l’application soit performante. C’est un travail de précision.
Eric Chaber, féru de haute technologie
Âgé de 42 ans, Eric Chaber est un passionné de la technologie depuis son jeune âge. À 11 ans, affirme-t-il, il a fini par convaincre son père de lui offrir son premier ordinateur. Né à l’île de la Réunion d’une mère mauricienne, Eric Chaber a grandi en France, au Maroc et en Angleterre. Plus tard, il fera des études de Science Po, d’histoire de l’art et d’économie. La technologie est une passion chez lui et c’est lors de son passage à Oracle, aux États-Unis, qu’il suit des cours techniques. Rentré à Maurice dans les années 2007-2008, alors que les applications pour mobiles sont en pleine expansion, il monte, avec un ami, la société Reefcube mais elle a du mal à se développer. Depuis quelques années, la situation s’est améliorée, dit-il. Spécialiste dans le développement des applications pour mobiles, après avoir fait parler d’elle dans le cadre des recherches du vol de la Malaysian Airlines, MH370, Reefcube a développé une application mobile Bon’App qui permet aux utilisateurs, une fois téléchargée, de consulter une liste de restaurants et autres lieux de restauration sur toute l’île. Reefcube développe aussi des applications destinées aux entreprises comme celles destinées à une entreprise de gros outillage. Grâce à une application mobile native pour appareils mobiles et connectée au système central de l’entreprise, ses équipiers peuvent reporter leur tâche.