Éric Garnier, grand orateur de l’obédience maçonnique du Grand Orient de France, a représenté le Grand Maître Daniel Keller à la célébration du 235e anniversaire de la Loge de La Triple Espérance. Dans cet entretien, il insiste sur la nécessité pour que les membres du Grand Orient de France à Maurice s’engagent davantage dans la société mauricienne à travers, entre autres, l’organisation de conférences publiques sur des thèmes d’intérêt général. L’anniversaire de la Loge de la Triple Espérance a été marqué par une série d’activités dont un week-end portes ouvertes du Musée Maçonnique, une conférence sur l’histoire de la franc-maçonnerie et une exposition de photos à la Galerie d’Art Sir Seewoosagur Ramgoolam de la municipalité de Quatre-Bornes.
Vous êtes à Maurice dans le cadre de la célébration du 235e anniversaire de la loge maçonnique de la Triple Espérance qui est affiliée au Grand Orient de France, pouvez-vous nous en parler ?
Le GODF a ceci de particulier : il compte toujours actives dans ses rangs trente-trois loges antérieures à la révolution française. C’est très émouvant. J’ai rencontré des francs-maçons qui connaissent déjà Maurice, qui étaient déjà venus ici et qui m’ont confirmé l’état d’esprit des frères du Grand Orient de France, présent ici depuis 235 ans. C’est émouvant de retrouver ici sur une des terres les plus australes de l’océan Indien et d’avoir cette fraternité avec des frères, qui a porté à travers l’histoire de ce pays. On voit l’attachement des frères mauriciens à cet esprit du GODF, de cet humanisme. Les gens peuvent parfois nous confondre avec le Rotary Club ou autre club service. On n’a pas de vocation caritative. On essaie de penser le monde différemment. D’essayer à travers cet humanisme, indifféremment des courants politiques et religieux, de faire que des hommes auront plaisir à se retrouver et construire une société où chacun aura sa place sans être au-dessus ou au-dessous de l’autre. Le souffle de tous ces maçons est toujours bien présent et c’est important.
Comment évaluez-vous le travail du GODF à Maurice ?
La franc-maçonnerie a une marque indélébile dans l’histoire des institutions mauriciennes. On sait que Louis Léchelle qui a été membre de la Triple Espérance a été maire de Port-Louis et a été un des fondateurs de la Chambre de Commerce et d’industrie. Cependant, on souhaiterait aujourd’hui que les francs-maçons soient plus présents dans la société mauricienne. On attend des maçons à ce qu’ils organisent, comme cela se fait dans d’autres régions du monde, des réunions publiques sur un thème où les maçons et les non-maçons vont pouvoir se retrouver et penser le monde différemment.
On le fait depuis 240 ans. Depuis ce temps, on sait ce qu’est l’échange, la confrontation des idées afin d’avoir une idée directrice autour de laquelle chacun va pouvoir se retrouver. En France on doit aux frères de la franc-maçonnerie un certain nombre d’avancées. C’est le cas pour l’émancipation de la femme, l’éducation publique. Ainsi dans le domaine de l’enseignement nous croyons que tout le monde doit avoir un minimum de culture. Plus on est cultivé mieux on peut aborder le monde et comprendre et accepter la différence.
Au fil du temps, Maurice a développé sa propre spécificité. Est-ce que cela correspond à l’esprit du GODF ?
Je voyage au sein de l’obédience régulièrement et je doit reconnaître que même en France il y a la culture locale qui est prégnante en maçonnerie. On n’a pas gommé la différence mais on l’a cultivée dans le respect des autres. A Maurice avec les frères, on a une culture commune, un idéal commun. Étant de religions différentes, de cultures différentes cela nous relie au lieu de nous diviser. Le Grand Orient de France est très fier que dans l’océan Indien, on puisse fêter les 235 ans d’une loge. On a quelques loges qui tombent dans cette catégorie, notamment à Maurice, à La Réunion et Dakar. Cet esprit flotte toujours et nous sommes dans cette fraternité.
Par rapport à la communauté mauricienne, on peut se féliciter que depuis une trentaine d’années la franc-maçonnerie féminine est présente. J’ai rencontré des jeunes femmes qui potentiellement peuvent nous aider à penser ce monde et le faire évoluer. Il y a encore un gros travail à faire à Maurice concernant l’égalité entre l’homme et la femme. La maçonnerie devrait échanger avec le pouvoir politique que ce soit au gouvernement ou dans l’opposition pour essayer d’améliorer la société. Chacun doit pouvoir participer à la construction de la nation à travers ces notions universelles à la base de la franc-maçonnerie.
Afin de participer activement à la vie publique, est-ce que les maçons devraient pouvoir se dévoiler publiquement ?
Les frères sont libres de rendre publique ou pas leur appartenance à une obédience maçonnique. En France par exemple le ministre de la Défense ne cache pas son appartenance au GODF. Il y a des membres comme cela. Il y a aussi des membres du gouvernement qui sont donnés pour être maçons mais qui ne le sont pas. Cela ne leur déplaît pas parce qu’ils sont proches des idées défendues par la franc-maçonnerie.
Je vous raconte une anecdote, sous le régime de Vichy en France pendant l’occupation on a voulu rendre publique la liste des francs-maçons. Eh bien les gens ont été agréablement surpris de voir les noms des hommes et des femmes, des instituteurs, des policiers, des magistrats et des notaires qui les ont d’une manière ou d’une autre accompagnés dans le vie quotidienne. Il est important parfois que les gens puissent savoir.
Quelle attitude doit donc être adoptée ?
Au Grand Orient de France la liberté de conscience est sacrée. Chacun est libre de se dévoiler ou de ne pas le faire. Certains pensent que ce ne sera pas une mauvaise chose de le faire. A Maurice, il est intéressant de savoir que la poste et le GODF sont les deux institutions les plus anciennes de l’île. Le GODF a su s’adapter au changement de la période française/anglaise et la période post-indépendance.
Que pensez-vous de l’amalgame que font les gens entre la franc-maçonnerie sérieuse et celle qui est mêlée dans des affaires ?
Il faut être objectif. On n’est pas une association de saints, on est une association d’hommes. La maçonnerie est aussi victime de ce genre de problème comme le sont d’autres associations. Oui, on n’est ni mieux, ni moins bien que les autres. Globalement il y a des hommes qui ont projeté une belle image de la franc-maçonnerie. Il y a davantage d’hommes politiques qui ont travaillé pour la nation que contre la nation. Le père de la nation mauricienne Seewoosagur Ramgoolam est un exemple dans ce domaine. Par ailleurs, venant de France on est frappé de voir que dans un pays qui a connu une aussi longue colonisation anglaise la culture française est aussi forte.
Le GODF est-il toujours un laboratoire d’idées sur les questions sociétales ?
Le Grand Orient de France, par son histoire, les réflexions menées dans les loges et approfondies dans les colloques et conférences publiques qu’il organise, apporte des contributions reconnues associant symboles maçonniques, parcours initiatiques et travaux sur des questions de société en mettant en avant des principes universels et des outils appartenant aux différents Rites pour offrir à ses membres la plus grande richesse et le plus large choix dans leur parcours.
Trois commissions sont chargées d’analyser et de proposer des réflexions autour de la laïcité, de la santé publique et de la bioéthique, du développement durable. Tous les ans l’ensemble des loges proposent des travaux, sur des questions d’intérêt maçonnique, ou de société. Le GODF a plusieurs publications dont Chroniques d’histoire maçonnique, la Chaîne d’Union et l’Humanisme.
Comment aborder la question de la laïcité aujourd’hui ?
La laïcité ce n’est pas l’exclusion de l’autre, c’est l’inclusion. Les gens pensent que c’est antireligieux. Pas du tout, c’est avant tout le respect de l’autre et la liberté de conscience. Au Grand Orient de France, on a toujours insisté sur la liberté individuelle. Je suis moi-même dans une loge qui comprend des Musulmans, des Chrétiens, des Juifs et des agnostiques comme moi.
Personnellement, je refuserais qu’il y ait quelque chose qui me dirait comment penser et quoi penser. Même si les religions m’intéressent dans leurs préceptes, je pense que chacun doit pouvoir être autonome.
La franc-maçonnerie préconise la concorde universelle. On ne construira rien si chacun ne fait pas un pas vers l’autre. Seul on n’a rien, ensemble on fait tout. Aujourd’hui nous pensons que le développement durable est une forme de laïcité. Il nous faut faire attention aux secteurs énergétique, agricole ou de la pêche et les exploiter en pensant aux générations futures. L’essentiel est de savoir faire la différence entre les activités philosophiques et la chose publique qui relève de l’État.
Il existe un courant ici selon lequel dans une île Maurice indépendant les loges du GODF devraient prendre leur indépendance par rapport à la France afin de créer une Grande loge de Maurice. Qu’en pensez-vous ?
Les frères sont libres. Au nom du conseil de l’ordre, je pense toutefois que c’est pas une bonne idée parce que la tradition est importante. L’île Maurice a des attaches ancestrales avec la France, il faut maintenir ces attaches culturelles à travers des échanges et ne pas se replier sur soi. Je crois que vous perdriez en liberté en créant votre propre obédience. La question suivante doit être posée : avoir cette puissance pour quoi faire ? Nous avons tous rendez-vous avec l’histoire. J’ai une fierté d’être à Maurice avec mes frères.
On a vu récemment des membres du GODF manifester publiquement contre le racisme en France. Pouvez-vous nous en parler ?
Les francs-maçons en général manifestent en tant que citoyens. Si les dirigeants des obédiences maçonniques décident de descendre dans les rues, c’est que la République est en danger sur des lignes qui sont inacceptables. Dans un pays comme le nôtre on ne peut accepter que des gens soient traités en fonction de leur couleur et de leur race. Il y a une race humaine point à la ligne. C’est pour cela que les francs-maçons sont descendus dans les rues aux côtés d’autres manifestants. Le seul pouvoir que nous avons c’est d’interpeller les consciences. C’est pourquoi nous avons manifesté contre le front national qui n’a en vérité rien de national.
Vous parlez plus loin de notions universelles. Pouvez-vous nous éclairer à ce sujet ?
Lorsque le père de la nation mauricienne introduit l’éducation gratuite afin de permettre à tous les enfants sans exception d’avoir accès à l’éducation, cette démarche s’inscrit également dans celle de Jules Ferry qui l’a déjà initiée en France. On voit cet esprit qui va du continent américain avec Benjamin Franklin, un frère du Grand Orient à Maurice en passant par l’Afrique. C’est le même idéal universel.
Quelle est l’importance du GODF aujourd’hui ?
Il faut savoir que la franc-maçonnerie moderne est un produit du siècle des lumières. Elle est issue de la transformation à partir de 1645 d’une vieille société de métier en une association de rencontres et de réflexions. La première Grande Loge a été formée à Londres, alors « capitale » des idées philosophiques, en 1717.
Le Grand Orient de France est, lui, la plus ancienne et la plus importante obédience maçonnique d’Europe continentale. Né en 1728 comme Première Grande Loge de France, il a pris sa forme actuelle en 1773. La Loge de la Triple espérance a été créée à Maurice cinq ans plus tard en 1778.
Aujourd’hui le Grand Orient de France rassemble 51 500 membres inscrits dans plus de 1 220 loges réparties sur le territoire français mais également dans le monde sur tous les continents. Il a aussi participé à la renaissance de la franc-maçonnerie dans les pays d’Europe centrale et orientale.
Dès sa création, le Grand Orient de France s’est voulu le corps fédérateur de la franc-maçonnerie française. Jusqu’à la seconde guerre mondiale, il a rassemblé près de deux tiers des maçons français. Aujourd’hui, il est la seule grande obédience traditionnelle à entretenir des relations fraternelles avec toutes les obédiences, y compris mixtes et féminines, dont il reconnaît la parfaite légitimité maçonnique. Depuis l’année dernière le GODF compte également des loges mixtes (hommes et femmes) dont une à Maurice.