• « Je vis ma vis d’artiste, ça ne dérange pas le patron »
  • « C’est mon côté “relation publique” qui a intéressé Ivan Collendavelloo »

Éric Triton, 54 ans, est un musicien, bluesman qu’on ne présente plus. Si sa carrière artistique dure depuis 40 ans, en revanche, sa vocation pour la politique ne date que de quelques mois. Conseiller au ministère de l’Énergie, là où l’on ne l’attendait pas, Eric Triton a pris ses quartiers dans son nouveau bureau, à Ébène. La nouvelle qui a vite fait le tour de la toile a soulevé des interrogations sur les compétences de l’artiste en matière d’énergie. Celui qui a désormais l’écoute attentive du Deputy Prime Minister et ministre de l’Énergie, Ivan Collendavelloo, nous a reçus au ministère, où il se rend tous les jours, pour expliquer son arrivée en politique.

 

Votre recrutement suscite l’étonnement. Vous, le bluesman à l’Énergie, il y a comme un mismatch ! Êtes-vous au bon endroit ?

Il y a un premier pas à faire. On n’arrive pas toujours directement là où l’on voudrait; il faut passer par plusieurs chemins. Et commencer en politique aux côtés d’Ivan Collendavelloo est la démarche idéale. Il sait parler aux gens. Il sait bien expliquer les choses. C’est ce que j’ai toujours apprécié chez lui, voilà pourquoi je n’ai pas hésité à accepter ce poste. Il a des idées magiques ! Il a su me convaincre. D’ailleurs, quand nous nous sommes rencontrés, la première chose qu’il m’a dite c’était de ne pas oublier que je suis avant tout un musicien. Ce qui me permet de continuer mon travail d’artiste quand j’en ai besoin. Si j’étais à la Culture, je n’aurais peut-être pas eu le temps de faire tout ça. Maintenant, j’ai tout le temps qu’il faut pour apprendre les rouages de la politique.

Votre apprentissage commence donc maintenant ! Avant d’occuper un tel poste, vous auriez dû avoir acquis un bagage dans le domaine pour prodiguer des conseils concrets. Vous faites les choses à l’envers ! 

En tant que conseiller, ce que je fais de concret c’est d’aller voir ce qui ne va pas dans mon quartier. Je m’occupe principalement de Rose-Hill. Nous sommes trois conseillers et les régions sont réparties. Être sur le terrain est une intervention concrète. Parfois, je dis des choses aux gens et puis je me rends compte qu’elles ne sont pas réalisables. C’est aussi cela l’apprentissage. Quand le ministre reçoit des personnes qui cherchent du travail ou autre, je me demande comment j’aurais agi ou répondu si j’étais à sa place. Quand je le regarde, je me dis que je voudrais bien apprendre à parler comme lui… Mais lui il est avocat. Je découvre un monde que je ne connaissais pas. Ça me plaît. Actuellement, on travaille sur le projet Water and Climate Change. Je me dis que si je n’étais pas là je n’aurais pas eu l’occasion de participer à l’élaboration d’un tel sujet. Mon but est d’apprendre pour me parfaire, pour devenir quelqu’un avec des capacités pour prendre de vraies responsabilités. J’ai cinq ans devant moi. Plus tôt on parlait de la culture. S’il y a quelque chose qui me dérange depuis toujours c’est que, pour être ministre de ce portefeuille, il faut être d’une appartenance religieuse bien précise. Cela ne s’applique pas pour le Tourisme. Mais pour la Culture, oui !

En d’autres mots, vous pensez que vous ne pourrez être, un jour, ministre de la Culture ?

D’ici cinq ans, les mentalités vont changer. Peut-être même que les ministres que je rencontre à l’Assemblée se demandent pourquoi Éric Triton n’est pas à la Culture. Dans cinq ans ils se diront : il faut qu’Éric Triton aille à la Culture !

Le ministère de l’Énergie vous sert donc de tremplin vers celui de la Culture…

Oui, c’est un tremplin. J’ai trouvé la bonne fenêtre pour mettre un pied à la Culture. Il me faut cinq ans pour y mettre les deux pieds.

Au final, comment avez-vous atterri au ministère de l’Énergie ? Quel a été votre cheminement ?

Il est important que je fasse ressortir que j’ai eu ce poste avant les élections, au décès de mon prédécesseur. Il fallait le remplacer par quelqu’un qui connaissait la région et qui y était connu. C’est plus mon côté “relation publique” qui a intéressé Ivan Collendavelloo. Il n’est pas nécessaire de faire de grandes études pour parler au public. Et je pense que c’est cela aussi qui doit agacer certains. Moi, je ne parle pas d’énergie (ndlr : en faisant référence au secteur de son ministère) aux gens.  Mon truc à moi c’est de m’occuper de mon quartier… d’aller à rencontre des habitants.

Vous êtes plus un rapporteur qu’un conseiller…

C’est ce que je faisais avec mes chansons et ma musique, dans lesquelles je racontais ce que je voyais. Aujourd’hui, je le fais autrement, mais pour les gens de mon quartier. Et au lieu de chanter ce que je vois, j’en parle directement au ministre.

Jusque-là, quels sont les constats que vous lui avez rapportés ?

Les gens me font confiance, ils disent être fiers de moi et m’encouragent à fond. Ils me disent qu’ils voteront pour moi dans cinq ans (rires).

Cela relève plutôt d’un travail personnel… Mais dans le quotidien des habitants de la circonscription de votre ministre, qu’avez-vous relevé comme problématiques à résoudre pour améliorer leur vie ?

Il m’a demandé d’animer des réunions, d’aller voir ce dont les habitants ont besoin quand il y a des événements, comme pour la fête de Cavadee ou de Maha Shivaratree, s’il n’y a aucun problème à résoudre sur les routes. Cela ne fait que trois mois depuis que j’ai pris mes fonctions. Il y a toujours de quoi faire pour améliorer le quotidien […] À commencer par moi-même, je m’améliore, j’ai changé ma façon de m’habiller qui me rend plus responsable, c’est une autre vie. Même mes enfants me disent : « Papa, tu vas travailler. » Oui, je ne joue plus, je travaille. Avant je parlais des problèmes dans mes textes sans être sur le terrain pour les résoudre. Aujourd’hui, j’ai l’occasion de dire qu’il y a ça et ça a changé…

Que veut dire « ça et ça » ?

C’est par exemple le terrain de foot municipal à Camp Levieux, avec les poteaux qui étaient à terre et des bouteilles qui y traînaient, des enfants qui ne peuvent pas y jouer à cause des grands. Ce sont des petites choses qui m’interpellent et sur lesquelles je travaille.

Vous avez déclaré dans la presse, il y a quatre ans, que vous ne vous intéressiez pas à la politique, même que vous auriez voulu faire taire des ministres. Quelle est votre lecture de cette déclaration aujourd’hui ?

Je dois dire une chose, je ne suis pas intéressé avec un parti politique. Pour moi, c’est Ivan Collendavelloo, la personne qui a fait que j’ai dit oui à la politique. Sa vision m’a convaincu. Tout le monde me connaît, mais il est le seul à m’avoir approché […] Là où je vis, à Trèfles, à Rose-Hill, dans la circonscription d’Ivan Collendavelloo, j’ai vu les changements qu’il a apportés dans mon quartier pour faire avancer les choses. Les gens qui étaient au chômage ont trouvé du travail. Lui, il est présent chez nous. Avant lui, je n’ai jamais vu aucun politique devant notre porte. C’est une chance d’être dans ce milieu.

Comment expliquez-vous cette fascination que vous semblez avoir pour votre ministre ?

Il est à l’image du symbole de son parti, il est franc, kare-kare. Il est un visionnaire. Si Seety Naidoo (ndlr : président du conseil d’administration du CEB), qui me connaît bien pour avoir été un ami de classe, a travaillé avec lui, cela voulait dire que je pouvais suivre Ivan Collendavelloo.

À vous entendre, il ne manque que le portrait d’Ivan Collendavelloo accroché au mur de votre bureau…

(Rires) Quand il sera président de la République. Un jour…

Vos idées corroborent avec celles de vos collègues artistes, lesquels avaient rencontré le Premier ministre avant les dernières élections générales pour plaider pour la reconnaissance de l’industrie musicale. Comment allez-vous travailler avec vos amis artistes ?

Quand ces artistes ont fait leur réunion, je n’étais même pas au courant. Pour moi, ils sont à côté de la plaque. Pour ces personnes, les élections étaient une occasion de mettre la pression. D’ailleurs, je sais qu’elles sont toutes contre moi ! J’ai eu droit à des critiques sur les réseaux sociaux, ils m’ont cassé et trouvé que je n’étais pas digne d’être un artiste. Malheureusement, la jalousie ici est un péché très puissant… C’est pour cela que je m’intéresse à l’avenir des enfants qui seront des artistes de demain et pas aux artistes d’aujourd’hui. Je veux savoir où se produira la future génération d’artistes: que joueront-ils ? Heureusement qu’il y a le concours Konpoz to lamizik, où Eric (ndlr : lui) est le président du jury, et qui permet aux créateurs de montrer leurs talents. Sinon, tous les autres concours ce sont des reprises pour imiter des émissions de télé européennes. il faut donner la chance aux jeunes de comprendre dès le départ ce que c’est qu’un texte. Mais ça, on ne peut pas le faire avec ceux qui sont très “haut” sur scène et qui ont réussi ici ! De tous ceux qui se disent artistes, il n’y a que dix qui le sont réellement.

Comment conciliez-vous votre carrière musicale et vos fonctions au ministère ?

Je m’arrange… Ce qui est bien avec Ivan Collendavelloo, quand je lui demande si je peux aller au studio pour un enregistrement, un concert… il me dit : « Allez-y ! » Mais les gens pensent que tout ce que j’arrive à faire en musique c’est grâce à la politique. Il y a un énorme projet sur lequel je travaille et qui n’a rien à faire avec la politique. Je vis ma vie d’artiste et ça ne dérange pas le patron.

« Ça ne dérange pas le patron », mais il ne faut pas oublier que vous êtes payé des fonds publics pour être conseiller et qu’il ne faudrait pas privilégier votre vie d’artiste…

Je ne privilégie pas ma vie d’artiste. Tout ce que je fais dans le domaine musical, ce sont des choses qui m’arrivent… Comment expliquer cela ? Dans la musique, dans ma vie, je n’ai jamais cherché du travail. Quand on m’a proposé ce poste, on m’a demandé quelles étaient mes attentes en salaire. J’ai répondu que je n’en avais pas et que l’argent ne m’intéressait pas. Je mérite tout ce qui m’arrive. C’est mon destin. Et si demain il y a de l’abus dans ma façon de travailler, je pense qu’on me dira d’arrêter. J’arrêterai sans me poser de questions.

Quels sont donc votre salaire et les avantages dont vous bénéficiez en tant que conseiller ?

C’est une question délicate. Je ne sais pas si je peux en parler. J’ai signé un contrat de confidentialité.

Vous êtes payé des fonds publics. Vous n’êtes pas exempté du principe de transparence.

Je me renseignerai sur le sujet et je vous répondrai par la suite…

(Ndlr : Nous attendons toujours sa réponse !)