Le théâtre de Port-Louis, l’hôtel du gouvernement, les Casernes centrales, la Cour suprême, l’hôpital militaire, le port, les routes, la langue créole… Autant d’héritages tangibles et intangibles qui nous viennent du temps de l’esclavage. Pour Scope, des historiens et des chercheurs brossent un tableau de ces trésors.
Les esclaves ont légué d’énormes héritages au pays. Ils font partie de notre quotidien et ont une valeur insoupçonnée et inestimable. Sans la contribution du dur labeur des esclaves – d’Afrique de l’Ouest ou de l’Est, de Madagascar, de l’Inde ou du sud-est de l’Asie – , Maurice ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Ils ont été les premiers bâtisseurs de l’île. C’est ce que soulignent nos interlocuteurs, Jocelyn Chan Low, Satyendra Peerthum, Vidya Teeluck et Benjamin Moutou. Les esclaves ont façonné Port-Louis et ont permis la communication routière avec les Plaines Wilhems et Pamplemousses.
Pont linguistique.
La langue créole, qui émane du vieux français des 17e et 18e siècles, est l’un des héritages communs que l’esclavage a légués. Aujourd’hui langue parlée et comprise par l’ensemble des Mauriciens, elle a permis d’établir à l’époque un lien de communication entre les esclaves et leurs maîtres. Même les immigrants indiens l’ont adoptée, permettant ainsi qu’elle se répande, au point de devenir le pont linguistique dans la colonie.
Déracinés de leur terre natale, coupés de leur culture et de leurs modes de vie et venant de divers horizons, les esclaves ont dû se côtoyer, souligne Satyendra Peerthum, chercheur et historien à l’Aapravasi Ghat Trust Fund. Au fur et à mesure, ils ont perdu leurs cultures d’origine pour s’intégrer et s’acclimater aux conditions locales.
Ce brassage culturel a permis la création d’une nouvelle société et, par extension, de la nation mauricienne après l’abolition de l’esclavage en 1835, à travers le métissage, signe d’une grande ouverture de la population créole de Maurice, qu’on appelle population générale, précise Benjamin Moutou. Leur capacité d’adaptation reflète leur grande ténacité, qui est souvent oblitérée au profit du cliché de l’esclave avec ses chaînes, souligne Jimmy Harmon, membre du Comité 1er Février.
Lieux de mémoire.
Dans le domaine du folklore, on sait que le séga est né de l’esclavage. Les danses africaines et malgache sont également issues de cette époque, même si elles étaient interdites par l’Église pour cause d’érotisme. Benjamin Moutou souligne que le séga et les danses ont néanmoins été tolérés, même si elles étaient considérées comme l’attribut des indigènes et des sauvages.
La ville de Port-Louis regorge de structures et de sites qui sont considérés comme des lieux de mémoire. On peut citer l’hôtel du gouvernement, les Casernes centrales, la Cour suprême, l’hôpital militaire, le port, les routes, l’Aapravasi Ghat. Mais il faut ne pas oublier Le Morne, le cimetière et le bassin des esclaves à Pamplemousses, qui sont autant de structures issues de l’esclavage, confie Satyendra Peerthum.
Bons ébénistes, les esclaves ont initié les laboureurs indiens à l’art de la charpenterie et du bâtiment, précise Benjamin Moutou. Des techniques de construction apprises des colons et transmises aux immigrés indiens. Il souligne que plusieurs métiers autrefois pratiqués par les esclaves ne le sont plus par leurs descendants, mais ont été adoptés par d’autres communautés : cordonnier, matelassier, ferblantier…
Localités.
Satyendra Peerthum confie qu’on doit aussi aux esclaves le développement de l’industrie sucrière, car ils furent les premiers défricheurs de l’île, alors recouverte de forêts. Avec force et courage, ils ont rendu fertiles les terres en enlevant les grosses pierres des terrains arides de notre sol volcanique, souligne Jocelyn Chan Low. Les esclaves ont ainsi commencé le processus de l’agriculture et de la culture de la canne, que les travailleurs engagés indiens vont poursuivre par la suite.
On trouve également des traces de l’esclavage dans le nom de certaines localités. Macondé est le nom d’une tribu malgache; Sans souci était celui d’un esclave mozambicain; Camp Yoloff nous vient de l’Afrique de l’Ouest et désignait le camp des Noirs affranchis. Gris-Gris est aussi associé à l’esclavage; le nom provient du talisman utilisé par des tribus africaines.
Dans la cuisine mauricienne, certains plats rappellent la période de l’esclavage : le manioc, la patate douce, le maïs… Jocelyn Chan Low et Vidya Teeluck soulignent que pour subsister, les esclaves ont adapté les ingrédients locaux à leurs pratiques culinaires.
Résistance.
La montagne du Morne est reconnue par l’Unesco comme étant le symbole de la résistance des esclaves dans leur quête de liberté. Maurice est également devenue la République du marronnage et se trouve sur la carte du patrimoine mondial. Jean-Clément Cangy, écrivain, souligne que face à l’extrême violence, aux brutalités immondes, à l’horreur quotidienne de l’esclavage, les esclaves nous ont légué le souffle de la résistance ainsi qu’une conception de l’égalité pour construire ce beau pays qui est le nôtre. “Cela, on ne le dit pas assez. Tout comme on ne dit pas assez que Port-Louis a été bâti par les esclaves et non par Mahé de La Bourdonnais.”
Des pratiques ancestrales ont su traverser les barrières de l’interdit pour parvenir jusqu’à nous. Parmi, le pouvoir de guérisseur à travers les passes et l’utilisation de plantes pour combattre certaines maladies. Ces traditions d’origine malgache et africaine ont cependant tendance à disparaître. Mais l’historien Jocelyn Chan Low note que certaines pratiques culturelles qu’on qualifie de religions populaires sont toujours présentes dans le christianisme.