Nous sommes au début du 18e siècle. L’esclavage bat son plein. Dans le but de coloniser l’île, Hollandais et Français ont eu recours à la main-d’oeuvre servile pour faire aboutir leurs projets. La nomination de Mahé de Labourdonnais comme gouverneur de l’Isle de France en 1735 sera un grand tournant dans le développement du pays, avec l’amélioration de plusieurs infrastructures : port, hôpital, routes…
Le pays célébrera l’abolition de l’esclavage, le 1er février. À travers témoignages et sources officielles, nous avons essayé d’imaginer la journée d’un esclave…
Levé très tôt, Lacloche, nom saugrenu donné par son maître en signe de mépris, s’apprête à prendre le chemin obligatoire du travail. La nuit n’a pas été de tout repos dans le hangar où il a dormi avec ses autres amis, esclaves comme lui. Encore sous l’emprise de la fatigue de la veille, il fait preuve néanmoins d’une grande ténacité.
Né sur la côte est du Mozambique, il a été arraché de sa terre natale et vendu comme esclave aux blancs. Il a perdu son identité, sa liberté, sa dignité. Il doit se soumettre aux ordres de son maître, qui le considère comme un “bien-meuble”, selon la législation en vigueur, le Code Noir. Proclamée en mars 1685 sous Louis XIV, cette ordonnance est censée adoucir le régime de l’esclavage, en précisant les devoirs des maîtres et des esclaves. Respecté par certains propriétaires d’esclaves, il est ignoré par d’autres, qui prennent un malin plaisir à maltraiter leurs esclaves.
Bâtisseurs.
Séparé de sa famille, Lacloche est un peu hagard, d’autant qu’il vient de débarquer dans l’île après un long périple. En mer, les conditions ont été mauvaises. C’est à bout de souffle qu’il a débarqué à Maurice. Il a eu la “chance” d’avoir pu survivre au voyage. Chaque bateau négrier compte un bon pourcentage de morts avant d’arriver à destination; leurs corps sont jetés en mer.
Dès son débarquement, il a été soumis à une vente aux enchères par les armateurs et les négociants, selon le prix-marché en vigueur pour les hommes, les femmes et les enfants. Tel un animal, il a été inspecté de la tête au pied pour évaluer son état physique. Les plus solides sont bien évidemment vendus à un prix plus élevé.
Alors que d’autres ont été affectés aux champs de cannes, à la pêche, aux travaux de charpentier, Lacloche doit travailler à la construction des routes avec un petit groupe. Tâche pénible qu’il a dû apprendre alors qu’il vivait en pleine forêt et se nourrissait, avec sa tribu, de ce que la nature leur procurait.
Bien qu’il ne le réalise pas, grâce à son travail et la discipline à laquelle il est soumis, Lacloche, comme les autres vivant dans les mêmes conditions que lui, contribue à l’édification de ce qui est aujourd’hui la capitale de Maurice, Port-Louis. Avec son maître, Lacloche est devenu bâtisseur. Connus comme les esclaves du Roi, ces hommes sont “employés” par le gouvernement français. Mais ils ne perçoivent aucune rémunération. Ils sont placés sous la responsabilité de leur maître, qui est censé bien les entretenir.
Esclaves marrons.
Travaillant sous un soleil de plomb, Lacloche et ses amis n’ont pas droit au repos avant l’heure du déjeuner, préparé par un autre groupe d’esclaves. Pour les maintenir en bonne condition, les maîtres leur procurent une portion de nourriture, matin et soir. Mais à cause du travail pénible auquel ils doivent se soumettre quotidiennement, l’espérance de vie des esclaves ne dépasse pas cinquante ans.
Il est midi quand sonne l’heure de la pause. Exténué, Lacloche a malgré tout la force de sourire, car il peut enfin se reposer et se restaurer. Assis sous un arbre, il ne peut s’empêcher de penser à sa famille et à sa terre natale. Malgré sa tristesse, il arrive à dissimuler son chagrin.
De retour sur son lieu de travail, Lacloche se remet à l’ouvrage, sous l’oeil attentif des surveillants. Certains n’hésitent pas à faire usage du fouet si le travail ne se fait pas à leur convenance. Mais pour des raisons économiques, les maîtres n’ont aucun intérêt à maltraiter leurs esclaves et les inciter à s’enfuir.
Chaque esclave en fuite est considéré comme une main-d’oeuvre de perdue. Ceux qui sont rattrapés sont punis pour servir d’exemple et décourager d’autres tentatives de départ en catimini. Ceux qui ont pu se sauver et se cacher dans la profondeur des forêts sont considérés comme des “esclaves marrons”. La peine de mort leur est réservée en cas de capture. Pendant l’occupation française, un dixième des esclaves se terre dans les forêts des hauteurs.
Se reconstruire.
Alors que Lacloche et ses amis s’affairent à la construction des routes devant le port, d’autres procèdent à l’amélioration des installations portuaires. L’île se développe; le port doit être capable d’accueillir les navires pour le débarquement et l’embarquement des marchandises.
Petit à petit, Port-Louis prend forme, avec la construction de plusieurs bâtiments, dont certains ont résisté à l’usure du temps et les différents cyclones qui ont traversé le pays.
Alors que le soleil s’apprête à se coucher, Lacloche peut à peine se tenir debout, tellement il est exténué. De retour au hangar qui lui sert de dortoir, il n’a qu’une idée en tête : se reposer. Vêtu de haillons, il se laisse glisser à même le sol avant de fermer doucement les yeux, traumatisé par sa journée de dur labeur. Autour de lui, c’est le brouhaha des allées et venues des autres esclaves, qui des champs, qui de la pêche, qui des autres chantiers.
Les esclaves ont appris à communiquer entre eux dans un créole de base issu de leur frottement avec les colons français, qui leur parlent dans un français simplifié. Les esclaves sont forcés de prendre la religion de leurs maîtres, qui les obligent à se faire baptiser pour devenir des catholiques romains et apostoliques.
La nuit venue, les esclaves se retrouvent entre eux. C’est alors un moment de réjouissances, de chants et de danses. Lacloche a perdu femme et enfants. Seul dans son coin, il observe la scène. Replié sur lui-même, il doit aller dans ses derniers retranchements afin de se reconstruire.
Demain, il lui faudra se lever tôt.