Bernard Violet, journaliste et écrivain, a connu une actualité à Maurice à l’occasion de son récent passage dans l’île et de ses différentes interventions, notamment sur la relation de Malcolm de Chazal avec les femmes. Il faut se référer à ce sujet aux livres de Violet, Malcolm, la princesse et le dromadaire et A la rencontre de Malcolm de Chazal (éditions Philippe Rey). JMG Le Clézio, son compatriote, les a lus. Ce dernier évoque, à travers les livres de Bernard Violet, l’écrivain mauricien mort il y a trente ans. Article paru dans les Cahiers du Monde (N° 20749) et que nous reproduisons ci-dessous.
La parution, aux éditions Philippe Rey, de deux essais sur Malcolm de Chazal est un événement qu’il faut souligner. D’abord parce qu’ils apportent sur le grand poète moderne de la langue française un éclairage nouveau, plus près de la personne réelle, plus humain. Particulièrement sur la relation de Malcolm avec les femmes, et sur son amour pour une femme d’exception, Indira Devi, appelée ici « princesse » – Malcolm a toujours usé de beaucoup de pudeur à ce sujet. On savait le poète mauricien misogyne, farouche, malhabile. Lui-même, dans ses carnets, s’est confié sur cette réputation détestable : « A l’île Maurice, écrit-il en janvier 1949, je suis calomnié, vilipendé, accusé et flétri à chaque seconde. (…) Une des calomnies est que je suis un impuissant sexuel, farce absurde, mais qui devient sinistre quand on sait que le sexe chez le génie est lié à l’érection spirituelle du cerveau. » Il ajoute, sans fausse modestie : « Si l’on avait chargé le Christ d’impuissance, son oeuvre n’aurait pas survécu. »
Mais les deux essais de Bernard Violet sont un événement surtout parce que, plus de soixante ans après la parution de Sens-Plastique, Malcolm de Chazal reste un poète inconnu, méconnu, incompris du grand public. Que les critiques littéraires soient inconstants, cela ne saurait surprendre. A la fin du XIXe siècle, Arthur Rimbaud était considéré comme un poète mineur, et ce qu’on disait de lui était caricatural, un dévoyé, un voyou, un symboliste illisible, ayant fini dans la peau d’un trafiquant. On lui préférait Verlaine, voire Richepin ou Sully Prudhomme. Quant à Lautréamont, il s’en est fallu de peu qu’il ne sombrât complètement dans l’oubli, emporté par la vague du « frénétisme ».
Malcolm s’est, d’une certaine manière, plu à édifier son image négative. Sa tenue vestimentaire, son refus des honneurs, sa grandiloquence comme ses sarcasmes, ont braqué contre lui la plupart de ses contemporains, qui n’ont vu que son apparence loufoque, sa provocation délibérée, sa caricature en somme. Tous ceux qui l’ont croisé ont retenu cette image, l’homme tiré à quatre épingles, petit chapeau et grosses lunettes, petit mimi (noeud pap’) et tente de vacoas (cabas) dans laquelle il fourrait des liasses de papiers, pour parfois saisir une feuille vierge et y parapher trois mots d’une écriture impétueuse ! Peu avant l’indépendance de Maurice, il se lança dans la politique, prononçant des discours véhéments et incompréhensibles pour ses contemporains – mais ses articles dans la presse sont toujours d’une grande force logique et pleins de vérité. En somme, Malcolm figura bien dans la galerie des personnalités originales dont Maurice – comme la Cadaqués de Salvador Dali – détient le secret.
La réalité est tout autre. Lisant, relisant son oeuvre, et à la lumière des remarquables entretiens que Bernard Violet publie aujourd’hui, on mesure la profonde authenticité du poète, son éthique, et la surprenante puissance de sa création. La grande affaire aura été pour lui, non pas seulement l’écriture fiévreuse et impérieuse de ce livre unique, Sens-Plastique, mais la vie tout entière, qui à la fois précède, engendre et justifie l’art. Publié à compte d’auteur, puis édité en 1948 en France par Gallimard, ce livre fut salué à sa parution par plusieurs esprits éclairés de l’époque : Duhamel, Dubuffet, Breton, et surtout Paulhan, qui osa même le mot de « génie, ce nom et aucun autre ». Malcolm se crut un instant élu par le destin pour un renouveau de la pensée en Occident, sans doute comme d’autres y crurent avant lui, tels Swedenborg ou Nietzsche. Puis il fut délaissé par ceux-là même qui l’avaient encensé. On le lut, mais on le critiqua, on chipota, bref on se lassa – engouement éphémère.
A Maurice, dans des difficultés morales et économiques, Malcolm s’obstine, multiplie les messages, les missives (à Breton, Sartre, Guénon, Gandhi, Einstein), les appels. Chaque fois qu’il le peut, il défend publiquement son oeuvre, qu’il juge plus grande que lui-même. « Ce texte inouï, commente-t-il, la poésie y touche à des plans inrêvés. La langue y subit une incroyable plasticité. L’immatériel y est géantisé. » Il termine par cette vision : « Je m’attends à un effet foudroyant de cette oeuvre en France. » Ailleurs : « Je dois vous dire que mon oeuvre est une révolution, rien de moins. » Après 1948, il se heurte à la frilosité de Marcel Duhamel, à son hypocrisie, car, au moment de le trahir, son éditeur lui écrit encore que « s’il s’abstient de défendre Malcolm en public, c’est par peur de dynamiter toute l’élite intellectuelle et écrivante de ce pays » (lettre du 15 février 1948). Dubuffet, lui, objecte les faibles ventes de Sens-Plastique, argument que Malcolm ne peut évidemment recevoir : « Pour moi, lui répond-il, vente est synonyme de diffusion (…). Je ne cherche pas le succès, la « popularité », le retentissement des « applaudissements ». La vérité cloîtrée n’a aucun sens pour les illuminés et les êtres messianiques. Ils veulent répandre leur lumière sur le plus grand nombre, et c’est leur unique but. » On mesure à quel point Malcolm de Chazal aura été la victime d’un malentendu, celui-là même dont souffre la littérature quand on l’oppose à l’industrie du divertissement.
La solitude, Malcolm de Chazal l’accepte comme sa souffrance intime. Trahi par Paris, moqué par les bienpensants de son île natale, il jette ce cri : « Ici je nage dans une totale incompréhension, dans le summum de la solitude morale. Les gens ne croient pas plus en mon oeuvre qu’en la possibilité d’un chien d’articuler des mots. »
Il continue sa lutte, contre tous les modes de pensée qu’il juge incomplets : le surréalisme, l’existentialisme. « Moi, j’accrois le « voltage humain » et je le projette dans la nature. » Si sa condition de vie est moins que médiocre, il habite, dit-il, « l’hôtel aux mille chambres de la vie ». Le surréalisme, qui l’a un instant sollicité, lui est aussi étranger « qu’un balbutiement inarticulé ». A ceux qui en douteraient, Malcolm annonce : « Ma poésie est cohérente. » Et à l’intelligentsia parisienne qui le piétine : « La littérature est trop politique et beaucoup trop littéraire. Les gens sont trop intelligents et pas assez sensibles. Les écrivains éblouissent trop et n’émeuvent pas assez. » Quant à la critique, Malcolm la juge sévèrement : « Je préférerais de beaucoup le critique qui parlerait comme on parle à un enfant. » L’on pense à Lautréamont (Poésies I) : « Je veux que ma poésie puisse être lue par une jeune fille de quatorze ans. »