Oui, nous savions. Nous savions que la croissance n’était pas éternelle, qu’elle ne pourrait être continuellement soutenue par un modèle voué à la disparition. Nous savions aussi que le pétrole finirait bientôt un jour par manquer et que son pic de production serait relativement vite atteint. De même que nous savions que les émissions de CO2 auraient de douloureuses conséquences sur notre habitat naturel, la Terre. Oui, nous savions, mais n’avons rien fait, pas plus hier qu’aujourd’hui.

Car c’est bien le fait que l’on sache tout cela qui est le plus affligeant. Imaginez un instant que vous passiez sous une fenêtre, qu’un piano en tombe et vienne vous écraser. En une seconde, vous n’existez plus. Bien sûr, vous n’y pouvez rien. Qui aurait pu en effet penser qu’un piano tomberait du ciel, qui plus est à cet instant précis où vous passeriez ? C’est ce qu’on appelle communément un événement imprévisible. Mais si vous aviez su ? Auriez-vous pris le même chemin, vous risquant sous cette fenêtre ? Certainement auriez-vous changé de route. Alors comment expliquer que nous ne faisons rien aujourd’hui contre le réchauffement climatique ? Que nous passions sous silence ces innombrables alertes lancées chaque semaine, alors que nous savons pertinemment que le “piano” est là, quelque part sur notre chemin ?

D’ailleurs, les experts, justement, ne sont pas uniquement ceux liés aux seules recherches sur le climat, autrement dit d’heureux hurluberlus qui, même éclairés, viennent nous asséner de mauvaises nouvelles jour après jour. Non, d’autres spécialistes – dont certains issus de domaines improbables dans la conjoncture – viennent confirmer leurs craintes. C’est notamment le cas de Martin Hoffert, géochimiste et ancien du pétrolier Exxon ayant travaillé sur le cycle du carbone et la modélisation du climat. Interviewé récemment, ce dernier a été appelé à expliquer un graphique datant de 1982 et dont son ancien employeur, tout comme ses concurrents d’ailleurs, avait pertinemment connaissance. Il dira ainsi, concernant ce graphique : « Il montre une projection des niveaux futurs de dioxyde de carbone et le changement de température associé à l’évolution de cette concentration. C’est une représentation très précise de ce que le climat est effectivement devenu aujourd’hui. »

Son témoignage est dérangeant à plus d’un titre. À commencer parce qu’il suggère que ceux qui influent directement sur nos économies, à savoir les multinationales productrices de pétrole, savent depuis maintenant (au moins) 35 ans l’ampleur du préjudice occasionné par leurs produits. Ensuite, parce que cette information aura évidemment été gardée secrète, profits obligent. Heureusement pour nous, nous n’avions pas besoin d’eux pour découvrir la nocivité du CO2 sur notre « Système Terre ». Reste que l’affirmation de Hoffert dénote une profonde hypocrisie, à laquelle ont d’ailleurs largement participé aussi depuis les grands décideurs du monde (économistes, spéculateurs, politiques, etc.).

La question qui se pose maintenant, c’est : « Et maintenant, on fait quoi ? » Une question qui, idéalement, et dans un monde parfait – et donc où les intérêts immédiats seraient abandonnés au profit du long terme – devrait trouver une réponse au cours de la COP25, qui se tient depuis le 3 décembre à Madrid. Mais que l’on ne se leurre pas : bien que les Nations unies aient qualifié la conférence sur le climat de réunion « de la dernière chance », il est peu probable qu’elle rencontre le succès espéré, et ce pour les mêmes raisons que celles qui nous auront poussés au déni et à l’immobilisme depuis des décennies. D’ailleurs, à vrai dire, dans un monde parfait, jamais il n’y aurait eu de COP25 : une COP1 aurait suffi à tout régler !

Notre véritable problème, au fond, n’est-il pas plus profond que cette « simple » question de dérèglement climatique ? La clé, plus que probablement, n’est pas dans notre incapacité à raisonner, mais plutôt à nous remettre en question. Tant que l’on se dira que rien ne sert de changer un système qui semble marcher depuis toujours (autrement dit depuis que l’on est né), rien ne changera, ou du moins pas assez vite que pour éviter de recevoir un piano sur la tête. Mais bon, ça aussi on le sait, non ?