Tout commence sur l’image d’un petit garçon de 12 ans, Zain, à l’intérieur d’un tribunal. Non, ce n’est pas lui qui est jugé, c’est lui qui attaque en justice… ses parents. Au juge qui lui demande pourquoi, le petit garçon répond: « Pour m’avoir donné la vie ! «

Ainsi commence Capharnaüm, film de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki, Prix du Jury, Cannes 2018, qui sera projeté à partir de la semaine prochaine sur les écrans européens.

Capharnaüm retrace l’incroyable parcours d’un enfant en quête d’identité, qui se rebelle contre la vie qu’on cherche à lui imposer. «Au départ, il y a eu tous ces thèmes : les immigrés clandestins, l’enfance maltraitée, les travailleurs immigrés, la notion de frontières, leur absurdité, la nécessité d’avoir un papier pour prouver notre existence, le racisme, la peur de l’autre…» explique Nadine Labaki, qui, à travers ses films, s’interroge toujours sur le système, ses incohérences, son injustice, et tente même d’imaginer des systèmes alternatifs.

Si ce film est une fiction, la réalisatrice insiste sur le fait que les éléments qui le constituent sont des choses qu’elle a réellement vues et vécues au cours de ses recherches sur le terrain, lors de ses visites dans des quartiers défavorisés, des centres de détention et des prisons pour mineurs. Et le film témoigne aussi de l’afflux massif de réfugiés au Liban à cause du conflit syrien. De là, sans doute, la position négative du Hezbollah à l’égard du film.

Autre pays, autre opposition politique à un film-phare. Sur les écrans parisiens en ce moment, on peut découvrir Rafiki, film de la cinéaste kenyane Wanuri Kahiu, adapté du roman Jambula Tree de l’écrivaine ougandaise Monica Arac de Nyeko. Rafiki, qui signifie « amie » en kiswahili, raconte l’histoire d’amour qui se noue entre deux jeunes filles, Kena et Ziki, en pleine campagne électorale où leurs pères sont des candidats rivaux.

Premier long-métrage kenyan sélectionné au festival de Cannes, Rafiki a été interdit le 27 avril 2018 par la commission de censure kenyane, en vertu de lois qui punissent l’homosexualité de 14 ans de prison. Wanuri Kahui ayant fait appel à la justice kenyane, la Haute Cour de Nairobi a finalement levé cette censure pour sept jours, autorisant la projection du film aux adultes du 23 au 30 septembre. Ce afin de permettre au film de concourir pour les Oscars, qui imposent que les films présentés dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère aient été projetés pendant au moins sept jours consécutifs dans une salle de cinéma commerciale du pays d’origine. Dans un pays où l’homophobie est très présente et s’exprime violemment, certains estiment que par sa qualité même, Rafiki est une œuvre insupportable pour les tenants de l’ordre établi, parce qu’il pourrait contribuer à infléchir le débat.

Donner à vivre de l’intérieur, et donc permettre une meilleure compréhension, et peut-être ouvrir la conversation. C’est aussi ce à quoi vise Girl, Caméra d’Or au Festival de Cannes 2018 et en route pour les Oscars. L’histoire de Lara, 15 ans, qui rêve de devenir danseuse étoile. Mais dont le corps ne se plie pas si facilement à la discipline qui lui est imposée, car Lara est née garçon. L’épopée douloureuse et sensible d’une jeune ballerine transgenre, où le jeune réalisateur belge Lukas Dhont, 27 ans, filme l’humain dans toute sa complexité.

« Girl, c’est l’histoire d’un personnage qui lutte contre lui-même », explique Dhont. « Lara a beau faire tous les efforts possibles, il y a quelque chose en elle qui la ronge. Pour moi, c’est peut-être la plus grande violence que subissent les personnes trans’. Bien sûr, il y a les discriminations et le regard souvent très dur de la société. Mais il y a aussi ce chemin intérieur, ce combat contre soi-même. Je suis peut-être un peu naïf, mais je crois beaucoup à l’importance des films comme modèle. La manière dont le père de Lara soutient sa fille dans ses choix, pour moi, c’est un idéal. Peut-être que ça n’existe pas ce genre de père, peut-être que ça n’est que du cinéma. Mais si ça peut inspirer des gens à être plus à l’écoute de leurs enfants, c’est une victoire. Je crois beaucoup à la visibilité positive des minorités. Ça donne une meilleure compréhension du monde. On a besoin de personnages forts, complexes, humains avec des doutes, des failles mais aussi des forces. J’ai rêvé Girl comme un film ouvert à tous. Un film pour ouvrir la conversation et permettre à tout le monde d’y participer ».

Ouvrir la conversation… Chez nous, le Festival Ile Courts a peut-être connu cette semaine sa dernière édition. Créé par des passionnés du cinéma pour donner une vie à la création mauricienne et un champ de rencontre avec le public local, il est confronté, pour cette  ème édition, à un budget déficitaire. Par manque de fonds, le bureau de l’association qui porte le festival fermera ses portes au mois de novembre, et le contrat de ses trois salariés ne sera pas renouvelé. Cette même semaine, au colloque sur Maurice organisé à l’université de Paris 8, les intervenants mettaient en avant l’importance de la littérature et du cinéma dans la construction d’une identité. Reste posée la question de savoir si nous avons peur de ce que nous pourrions nous dire. Si, et pourquoi, nous avons peur de nous montrer dans nos vérités profondes…