Il ne s’agit pas ici d’une discussion philosophique sur la vie et la mort, bien que celle-ci nous serait éminemment nécessaire dans ces circonstances où le Covid-19 semble avoir ramené pas seulement la mort, mais surtout la peur de la mort, au premier rang de nos préoccupations individuelles et collectives. Au vendredi 8 mai, nous dit-on en boucle, la pandémie avait fait 270 000 morts dans le monde depuis ses débuts officiellement déclarés en décembre 2019. Soit environ 1 800 morts par jour. À côté de cela, selon l’Organisation des Nations Unies, la faim fait chaque jour 25 000 morts chaque jour. Majoritairement des enfants. Oui, un enfant de moins de 5 ans meurt de faim toutes les 11 secondes dans le monde.

Il ne s’agit évidemment pas de monter un type de mort contre une autre. Chaque décès est une douleur pour quelqu’un, peu importe l’âge, le lieu ou la cause. Reste que la faim n’est pas « contagieuse », et que l’argent permet efficacement de s’en prémunir. Du coup, le monde ne se sent pas aussi menacé. Et donc pas aussi concerné.

Mais la peur vient aussi sans doute de ce que nous en sachions si peu sur le Covid-19.

Quoi que l’on puisse penser de toutes les théories et contre-théories qui circulent inlassablement, l’origine réelle du virus fait toujours l’objet d’interrogations, même au sein de la communauté scientifique. Les manifestations de la maladie, elle, continuent de rendre perplexes scientifiques et médecins. Les traitements n’en finissent pas aussi de faire l’objet de débats, entre l’hydroxychloroquine utilisée ici et rejetée là, notamment par la Suède et les États-Unis. Ces derniers privilégiant maintenant le Remdesivir qui a fait monter en flèche les actions du laboratoire Gilead, alors que d’autres pays estiment ce traitement peu concluant. Pour les masques, certains recommencent à dire qu’ils ne seraient pas une bonne chose. Sur la réinfection possible, des questions restent posées. Quant au vaccin, c’est la course entre les labos et la foire d’empoigne entre ceux qui estiment qu’il nous le faut à tout prix pour sortir de cette crise et ceux qui sont convaincus qu’il s’agit là d’une vaste manipulation profitant à Big Pharma. Au milieu de tout cela, nous sommes d’autant plus perdus que nous en étions venus à croire, au fond, que le « développement » mondial nous assurait des avancées de la science et de la médecine qui nous mettaient à l’abri de ce type d’incertitude. Aujourd’hui, il est symptomatique de noter à quel point le monde se focalise sur une solution médicamenteuse à cette crise. Alors même que le Covid-19 fait exploser la certitude de la toute-connaissance et de la toute-puissance scientifique et médicale. Alors même que cette coronacrise expose à quel point cette pandémie est liée à un ensemble systémique.

Parmi les choses que l’on sait en effet, il y a le fait que les personnes souffrant de diabète, d’hypertension, d’obésité et de maladies cardiovasculaires sont plus affectées par le Covid-19. Or, ces affections sont liées à des modes de vie. Dictées par des conditions politiques, économiques et sociales.

Mais que fait-on ?

On donne aux « pauvres » des colis de riz, farine, huile, sucre et conserves. Fruits et légumes oubliés. Pêche interdite.

On nous confine en nous privant d’activité physique. Là aller marcher ou jogger se négocie, ici aller nager est expressément interdit, alors que sable, soleil et mer sont excellents pour notre immunité. Et on nous oblige à des utilisations décuplées d’écrans en tous genres.

On impose le port de masques, gants et utilisation de gel hydroalcoolique, alors que selon les scientifiques eux-mêmes, cela réduit notre immunité face aux milliards de bactéries, microbes et virus dont nous sommes environnés chaque jour, et dont nous sommes nous-mêmes largement constitués.

Au fond, ne serions-nous pas en train de nous mettre davantage en danger en privilégiant des « solutions » qui hypothèquent notre propre capacité à lutter, en affaiblissant davantage notre système immunitaire, et en plaçant tous nos espoirs et notre énergie dans des solutions médicamenteuses qui ne sont pas exemptes de risques, de controverses et de manipulations ?

Il fut un temps où développement de médicaments et de vaccins constituait des avancées indubitablement souhaitables et positives pour l’humanité. Beaucoup citent ainsi l’exemple du vaccin contre la polio, qui a sauvé de l’angoisse du handicap, voire de la mort des millions de personnes à travers le monde. Mais l’on ne peut nier que depuis quelques décennies, la création/production/commercialisation de médicaments et de vaccins est devenue une aire où l’intérêt commercial et financier n’hésitent pas à prendre la préséance sur l’intérêt de la santé humaine. D’où la méfiance grandissante, et parfois nécessaire, qui s’exprime à son égard.
C’est bien là l’un des grands paradoxes auxquels nous devrons faire face avec cette coronacrise : comprendre que la science et la médecine ne sont pas omnipotentes, et qu’elles ne peuvent être notre seule autorité parce qu’il ne s’agit pas là d’une crise seulement sanitaire. L’on dit en effet, de plus en plus, que cette crise sanitaire va se prolonger en crise économique et sociale. Mais on semble encore avoir du mal à prendre la pleine mesure du fait que cette crise sanitaire est précédée et favorisée par une crise économique et sociale…

Dans un manifeste « pour un nouveau monde » publié cette semaine, Nicolas Hulot, ancien ministre français de la Transition écologique, estime que nous sommes dans une profonde crise de civilisation.  Pour lui, la crise que nous traversons « est l’avatar d’une crise beaucoup plus profonde que nous efforçons de minimiser depuis trop longtemps. Nous arrivons au bout d’un système et nous venons d’être confrontés très brutalement à notre vulnérabilité, à notre interdépendance, à notre excès», estime Nicolas Hulot. «On vient de se prendre une gigantesque claque et croyez-moi, si on n’en tire pas des leçons, on va s’en prendre d’autres, dont le tribut sera excessivement lourd» dit celui qui plaide pour une «troisième voie» entre protectionnisme et néolibéralisme.

Reste à savoir si nous sommes prêts à ce changement de paradigme qui nécessiterait de s’attaquer aux causes plutôt qu’aux effets. De chercher le remède au Covid-19 dans notre organisation politique, économique et sociale plutôt que dans une formule chimique…