Séga social, séga la guerre, séga historique, séga planté, séga zariko… le séga rodriguais se pare grâce à l’étude d’Annabelle Agathe de multiples nuances qui démontrent que le chant faisait véritablement partie intégrante de la vie quotidienne à Rodrigues il y a quelques décennies. Certains ségas tambour mis à part, toutes ces pratiques ont disparu mais le souvenir en reste vif.
Pendant que les travailleurs zulu des mines d’or sud-africaines ont développé la gumboots dance, les planteurs rodriguais inventaient les chants de travail séga planté et séga zariko. Les contextes sont certes différents mais, outre la situation de travail, un autre point commun surprend quant à ces pratiques. À Rodrigues comme dans les mines sud-africaines, c’est un accessoire de travail qui crée le rythme : là-bas les bottes en caoutchouc noires que les ouvriers faisaient résonner sur le sol, ici la pioche ou le bâton réservé à l’écossage qui font office d’instrument de musique. Annabelle Agathe fait quant à elle un rapprochement entre le zariko et la musique cajun de Louisiane, le zydeco, en raison de leur sonorité similaire.
« La sezon / Lalinn kouse mama / Soley leve nou ale / Owe la sezon la » Pas de triangle, pas de tambour et encore moins d’accordéon, seul le choc mat et métallique de la pioche sur le sol génère la cadence, la semeuse lançant une phrase qu’elle invite à reprendre en choeur. Les plantations de haricots rouges, qui ont fait la renommée agricole de Rodrigues, employaient alors une main-d’oeuvre nombreuse et Annabelle Agathe explique que ce chant reposait sur la synchronisation entre la semeuse et les fouilleurs, sur un rythme qui ne devait être ni trop lent ni trop rapide. Elle fait mention de deux catégories de chants de travail : le séga planté pour les semailles et plantations, et le séga zariko pour le séchage et l’écossage.
L’étudiante a également fait allusion aux chansons à boire et à la romance qu’elle estime être la seule tradition rodriguaise héritée de la présence française, cette pratique amenant le déclarant à chanter a cappella des textes en français. De toutes ces pratiques, seul le séga tambour a subsisté. Dans la tradition, la “maréchale” ou “marisal” improvise un texte qui commente souvent la vie des familles et villages, dans un langage crypté, riche en métaphores et termes péjoratifs. Le séga tambour servait en effet à régler des comptes avec son entourage, par la violence verbale plutôt que physique. Il soulignait aussi les maux de société et on allait au bal tambour pour s’informer sur la vie des villages.
Mais le séga tambour regroupe en fait trois styles différents : le séga social pour souligner les maux de la société, le séga la guerre pour les conflits entre individus, et le séga historique pour raconter certains événements de la vie publique. S’étonnant du fait que seul le séga tambour se soit perpétué jusqu’à nos jours, l’intervenante estime qu’il est grand temps d’étudier ces pratiques dans leur intégralité et leur diversité pour mettre en place des mesures qui permettront de les relancer et d’assurer leur reconnaissance. Le projet de candidature auprès de l’Unesco dans le domaine du patrimoine immatériel n’en serait que plus crédible.