Comme révélé en primeur dans l’édition de dimanche dernier de Week-End, l’ancien ministre des Finances, Vishnu Lutchmeenaraidoo, devenu chef de la diplomatie, n’a pu échapper à une convocation formelle de l’Independent Commission Against Corruption (ICAC) dans l’enquête au sujet de cet emprunt de 1,1 million d’euros au taux d’intérêt de 1,5¨% annuellement. Toutefois, une quinte de toux interminable en pleine séance d’interrogatoire, à la mi-journée mercredi, dans les locaux de l’ICAC, a interrompu prématurément cet exercice avec l’ancien ministre des Finances ayant à se tenir à la disposition des enquêteurs de la Commission Anti-Corruption dans les jours à venir pour un nouveau rendez-vous. Certes, il y a eu le refus du commissaire de police, Karl Mario Nobin, d’avaliser la recommandation de l’ICAC pour une inculpation provisoire sous le Prevention of Corruption Act. Faute de ce contrôle judiciaire, le Senior Minister Lutchmeenaraidoo, qui avait séché la cérémonie de prestation de serment du nouveau vice-président de la république, Barlen Vyapoory, à la State House, lundi, est revenu à la Cabinet Meeting Room au Treasury Building pour la réunion hebdomadaire du Conseil des ministres de jeudi dernier. Par ailleurs, une nouvelle étape a été franchie dans les relations entre des ministres de Lalyans Lepep. Vishnu Lutchmeenaraidoo ne s’est pas épargné la chance de se lancer dans une virulente attaque contre son collègue, Roshi Bhadain. Et cela en deux occasions : d’abord lors de la réunion du comité parlementaire de lundi dernier et ensuite dans un affidavit juré, mais rejeté par le juge Asraf Caunhye, siégeant en référé, le même jour. Mais des sources bien renseignées avancent que la semaine à venir devrait s’annoncer des plus décisives pour l’ancien ministre des Finances compte tenu des « Damning Pieces of Evidences » versées dans le dossier à charge de l’ICAC dans cette enquête sur l’Euro-Loan Saga.
A ce stade de l’enquête, les informations recueillies de sources dignes de foi indiquent que le dossier de l’ICAC a déjà été bouclé avec la State Bank of Mauritius Ltd complétant, en fin de semaine, la soumission des documents bancaires réclamés pour les besoins d’enquête par le truchement de trois Judge’s Orders obtenus de la Cour suprême en deux semaines. La série d’auditions des Top Guns de la State Bank of Mauritius Ltd, dont des membres du conseil d’administration, a déjà été bouclée même si, de temps à autre, certains d’entre eux devront être convoqués pour des compléments d’informations ou des éclaircissements en marge de l’interrogatoire de Vishnu Lutchmeenaraidoo. Dans l’immédiat, le Chairman du board de la banque, Nayen Ballah, pourrait de nouveau intéresser l’ICAC.
Du point de vue global, dans les jours à venir, l’enquête de l’ICAC devrait amorcer un virage déterminant, notamment avec Vishnu Lutchmeenaraidoo fixé sur son sort après six semaines de suspense. La confiance est de mise au QG de l’ICAC compte tenu de ce qui est présenté comme des preuves accablantes en vue de soutenir un éventuel Prima Facie Case devant les instances judiciaires appropriées. Il est même question que les dispositions de la section 49 du Prevention of Corruption Act, en l’occurrence une immunité à témoin comme l’avait bénéficié l’ancien Chief Manager de la MCB, Robert Lesage, en 2003, soient mises en application en faveur d’un Star Witness, dont la version est citée comme étant « des plus explosives » au sujet des dessous de cette affaire. Aucune information n’a transpiré au sujet de l’identité de ce Star Witness avec l’autorisation de l’Office of the Director of Public Prosecutions (DPP) à prévoir.
Très peu d’indications sont disponibles quant au calendrier de travail des enquêteurs de l’ICAC, qui ont dû se rendre au bureau pendant ce long week-end pour mettre au point les derniers détails avant le prochain rendez-vous du ministre des Affaires étrangères. La raison en est simple : dans son affidavit, celui-ci a pris ombrage du fait que dimanche dernier, Week-End avait annoncé sa convocation formelle pour lundi. Il soutient que la publication de cette information était susceptible de lui porter préjudice par rapport à un Fair Hearing. « On Saturday the 2 nd day of April 2016 at around 16.00 hours I received from the ICAC a letter requesting me to attend the office of the ICAC for an enquiry. It is noteworthy to point out that the said letter convening me to the ICAC found its way in the press on Sunday 3.4.2016 », allègue-t-il, offusqué comme tout, au paragraphe 24 du document.
Dans la conjoncture, l’intérêt de la teneur de ce même affidavit de Vishnu Lutchmeenaraidoo se situe à deux niveaux, en l’occurrence la séquence des faits autour de la demande de prêt de 1,1 million d’euros auprès de la State Bank of Mauritius Ltd en juillet de l’année dernière et ensuite le diagnostic des relations d’Open War entre membres du gouvernement de Lalyans Lepep, quinze mois après les élections générales.
Sans l’ombre d’un doute
La chronologie des événements dressée dans l’affidavit au chapitre de l’Euro-Loan Saga confirme sans l’ombre d’un doute les informations publiées au cours de ces cinq dernières semaines par le groupe Le Mauricien, contre qui Vishnu Lutchmeenaraidoo a fait servir deux mises en demeure de Rs 100 millions chacune. Depuis le dimanche 6 mars dernier, Week-End a annoncé que la demande de prêt porte sur le montant de 1,1 million d’euros, Rs 45 millions, à des intérêts fixes de 1,5% annuellement. La requête a été logée auprès de la State Bank of Mauritius depuis le mois de juillet de l’année dernière et la banque devait approuver cette demande le 11 septembre 2015 avec le Loan Agreement à l’appui.
« It is clear from the said letter that the loan was for Euros 1.1 million, payable over a period of 2 years with interests at the rate of 1.5 per annum. The said loan was secured by a fixed charge over my matrimonial property at Beau Bassin. The interests are payable on a yearly basis. The capital to be refunded in one lump sum upon maturity of the loan », ajoute Vishnu Lutchmeenaraidoo, qui évite d’ouvrir la piste des « Purposes of the Loan », ou encore de reprendre ses déclarations sur sa page Facebook, à l’effet que cet emprunt devait servir à des opérations de spéculation sur le marché de l’or.
L’élément nouveau dans l’affidavit tourne autour de la décision de Vishnu Lutchmeenaraidoo de revoir ses plans le 19 décembre 2015 avec un remboursement de 700 000 euros à la banque et la décision a été exécutée en moins de 24 heures. Cette décision pourrait constituer un tremplin pour l’ICAC en vue de décrypter les zones d’ombre dans cette affaire, comme la mention de SVL Trust comme étant le bénéficiaire initial de l’emprunt avant les changements de dernière heure en faveur de Vishnu Lutchmeenaraidoo, ou encore les raisons derrière la démarche du 19 décembre avec les documents soumis.
L’ICAC s’attend également à consigner des réponses précises quant aux virements de 400 000 euros déjà effectué vers la fin de l’année dernière. Ainsi, sur la base de la Documentary Evidence disponible, deux sociétés, Advanced et Landlux, ont bénéficié de cet emprunt, en s’appropriant  87 475 euros et 80 682 euros respectivement. Ces deux compagnies, proches du clan Lutchmeenraidoo, ont également obtenu des facilités bancaires de 300 000 euros (Rs 12 millions) de la State Bank of Mauritius Ltd. Ces retraits bancaires sur les 400 000 euros ont été complétés par deux transactions en devises étrangères de 200 000 dollars américains et de 28 000 euros. Autant d’aspects à agrémenter les interrogatoires à venir.
Sur le plan politique, l’affidavit est révélateur de la méfiance qui règne encore du clash entre Vishnu Lutchmeenaraidoo et Roshi Bhadain. En quatre paragraphes dans son affidavit, l’ancien ministre des Finances fait un déballage de premier ordre en avançant que « Roshi Bhadain who has been managing his Ministry like the KGB with his arms spread everywhere in most of the ministries, has aspired to become the next Minister of Finance by ousting me by any means from the present government. » Il ajoute que pour arriver à ses fins, le ministre des Services financiers a initié deux enquêtes contre lui avec l’affaire des Rs 45 millions de l’Euro-Loan et un autre montant similaire de Rs 45 millions dans le partenariat Yihai International et State Investment Corporation pour le projet de Pailles Smart City.
Mais la lecture de ces paragraphes de l’affidavit doit se faire en complément avec les délibérations du comité parlementaire de Lalayns Lepep de lundi dernier. Les témoignages recueillis confirment que lors de son intervention, Vishnu Lutchmeenaraidoo s’en est pris frontalement au ministre Bhadain. « Roshi Bhadain li kuma ène kanser sa guvernma-là », aurait-il dit en substance tout en mettant en garde les autres membres du gouvernement contre des enquêtes sur eux. « Pe fer lanket lor sakene parmi zotte », devait-il lancer.
« Vishnu, to pran to responsabilité »
En guise de riposte, le ministre Bhadain devait énumérer les Non-Starters de l’ancien ministre des Finances, allant des Rs 5 milliards de fonds publics injectées dans la MauBank au projet d’investissements avortés au Ghana, en passant par la léthargie pour le déboursement des fonds en faveur des Petites et Moyennes Entreprises (PME), dont les Rs 10 milliards annoncées dans le budget. « Ce serait mieux que le ministre Lutchmeenaraidoo aille s’expliquer devant l’ICAC comment il a fait pour obtenir cet emprunt de 1,1 million d’euros », a-t-il également lâché en faisant état des détails compromettants de ces tractations.
De son côté, le Premier ministre, sir Anerood Jugnauth, est intervenu pour prendre à contre-pied le ministre des Affaires étrangères en déclarant que « pou mwa éna ène sel lanket. Sa zafer loan en euros. Vishnu, to pran to responsabilité. To alle divant l’ICAC ». Le stand annoncé du chef du gouvernement est qu’en cas d’inculpation, le ministre n’aura d’autre choix que de « step down » du gouvernement. Les événements de lundi ont bel et bien ébranlé la cohésion au sein du MSM, même si les apparatchiks s’évertuent de tenter de « sauver les apparences » à la tête du parti.
Le cas de Vishnu Lutcheenaraidoo devait s’aggraver à la mi-semaine avec sir Anerood contestant en deux occasions au sujet de l’allégation du premier nommé à l’effet que « to show my good faith, I did not object to the State Bank of Mauritius Ltd sharing all relevant information to the Honourable Prime Minister about the loan, who after having examined and inspected the said information, was satisfied that the loan was in order. »
Un délit présumé de Swearing False Affidavit se profile à l’horizon contre Vishnu Lutchmeenaraidoo. Pour cela, il faudra une déposition en bonne et due forme à la Central CID de la part de ceux qui se sentent lésés, notamment sir Anerood. Mais à hier, cette démarche n’avait pas été initiée formellement. Une formule susceptible de faire remonter cette infraction pénale à la surface pourrait se concrétiser lors de la prochaine séance d’interrogatoire. L’ICAC pourrait être appelée à confronter le chef de la diplomatie à cet aspect de son affidavit tout en consignant les objections formelles du Premier ministre avant de transmettre le dossier à l’Office of the Director of Public Prosecutions. C’est une option possible, dit-on.
Entre-temps, la question qui se pose est si Vishnu Lutchmeenaraidoo, qui a assisté à la réunion du Conseil des ministres de jeudi, pourra-t-il intervenir, mardi prochain, sur le projet de loi portant sur le Disaster Management en tant que Senior Minister, comme il s’apprêtait à le faire mardi dernier, ou en tant que simple back-bencher ? La réponse dépendra de la signature du commissaire de police au bas des recommandations de cette enquête de l’ICAC, qui court sur sa quatrième semaine…