« Sans savoir où nous allons, tout ce qui a accompagné l’idée de progrès — économie, démocratie, travail, politique, société — est en train de changer ; en un mot, les rapports de l’homme à son évolution et à la nature du progrès sont à inventer. » Ces quelques mots qui concluent l’essai paru fin 2013 chez Odile Jacob, du paléoanthropologue français Pascal Picq, De Darwin à Lévi-Strauss, ne viennent pas dire que l’homme doit recréer la vie dans des laboratoires de biologie ou trouver la formule génétique du surhomme ou de l’homme évolué, bien au contraire ! Un ouvrage de réflexion qui envisage tous les enjeux de la diversité aujourd’hui, à mettre entre toutes les mains.
Professeur du Collège de France, spécialiste de la préhistoire, Pascal Picq propose au lecteur de prendre quelque distance en envisageant l’humanité à l’échelle des ères géologiques, pour revisiter le temps historique et les dévastations qu’il a amenées. Aussi s’appuie-t-il sur l’oeuvre de Charles Darwin et de Claude Levi-Strauss, chacun s’étant rendu au Brésil à un siècle d’intervalle, pour développer une réflexion globale sur les transformations irrémédiables que la planète subit sous l’effet des activités humaines. Ce livre s’amorce sur les intuitions et les craintes qu’avaient déjà eues de leur temps le père de l’évolutionnisme et l’inventeur de l’anthropologie structurale.
Tous deux étaient anthropologues. Si Charles Darwin n’a pas découvert les diversités, il est le premier à avoir compris que le mode de vie occidental allait commencer à éliminer les écosystèmes. À la fin de sa vie, Claude Lévi-Strauss devenait, dans les rares conférences publiques qu’il a données, de plus en plus virulent, constatant amèrement que l’homme du XXe siècle était en train de détruire tout ce à quoi il était attaché, tout ce qui lui avait permis de mettre en lumière l’extraordinaire richesse culturelle et anthropologique de l’humanité.
Le journaliste scientifique Julian Cribb a émis dans la revue Nature, il y a trois ans, l’idée que nous devrions retirer à l’espèce humaine le qualificatif sapiens, étant donné qu’il est dorénavant avéré que nous avons perdu notre sagesse vu le traitement que nous réservons en toute conscience à la planète. Cet homme étayait son propos sur la base de données scientifiques chiffrées. Pascal Picq propose pour sa part une démarche analytique fondée à la fois sur les sciences humaines, la philosophie et les théories de l’évolution. Aussi envisage-t-il la question de la diversité sous tous les angles possibles : diversité des espèces humaines, diversité biologique en regard des pratiques humaines des espèces les plus gigantesques (les mastodontes) à l’infiniment petit, diversités linguistique et culturelle, etc.
À la question de savoir pourquoi il faut plus que jamais se préoccuper de la diversité sur notre planète, il propose des réponses évolutionnistes, économiques, anthropologiques et éthiques. À partir du moment où l’homme occidental s’implante à Rio, en Amérique Latine, la diversité dans son acception la plus ouverte commence à décroître, et l’auteur de constater que nous avons atteint un rythme de dévastation ahurissant avec un taux d’extinction des espèces (toutes formes confondues) de 1 000 à 100 000 fois plus élevé que ceux du passé et, pourtant, aucun incident majeur tel qu’une pluie de météorites ou un cataclysme à grande échelle n’est survenu sur ces 10 000 dernières années. Si l’holocène demeure calme sur les plans géologiques et climatiques, le seul facteur nouveau capable d’expliquer la destruction de la biodiversité est l’homme.
La seule espèce à s’installer dans toutes les latitudes et toutes les altitudes est l’homo sapiens sapiens, qui fera disparaître ses cousins d’autres espèces (habilis, flores, rudolfensis, etc) humaines, mais dans ces temps anciens, le paléoanthropologue considère que ce processus d’évolution était non-conscient, par rapport à l’époque dite “moderne” dans laquelle nous pratiquons ce que l’auteur appelle « un déni de conscience absolument insupportable ». L’auteur n’en reste pas au constat sans appel. S’il parle de la sixième ou septième grande extinction et de coévolution, il invite à redéfinir la notion de progrès (n’ayant pas manqué de rappeler à quel point une conception éculée a justifié dans le passé le mépris de tant de peuples et de cultures) au regard de l’anthropologie évolutionniste, et il propose une esquisse ce que pourrait être le troisième âge de l’humanité.