Auteure d’une quinzaine d’ouvrages de fiction entre 1934 et 1958, Karen Blixen est surtout connue pour « La ferme africaine », qui a été quelque cinquante ans après sa parution en librairie adapté à l’écran par Sydney Pollack sous le titre de Out of Africa avec Robert Redford et Meryl Steep dans les rôles principaux. Ce témoignage émouvant de la vie « africaine » de Karen Blixen nous révèle une personnalité aussi forte qu’attachante, vouée, sur le tard, à un destin littéraire déjà esquissé à l’âge de vingt ans, avant que la jeune femme ne soit emportée « dans le bruit et l’inquiétude du monde ».
Karen Christentze Dinesen est née le 17 avril 1885 à Rungstedlund, près de Copenhague, dans une famille aristocratique millionnaire, apparentée à la plus haute noblesse du royaume du Danemark. Son père Wilhelm Dinesen était un capitaine de l’armée danoise à qui l’on devait par ailleurs, dans le civil, des « Lettres de chasse » célèbres au pays. Cependant, souffrant, dit-on, « d’une maladie qui ne pouvait présager que d’un avenir sombre et tragique », en l’occurrence la syphilis, il se donne la mort en 1895. Ce décès peu honorable pour un aristocrate et a fortiori militaire de haut grade, a été maquillé, à l’intention de ses enfants, en mort subite due à la maladie.
Baronne
En 1904, alors qu’elle est âgée de 19 ans, la jeune Karen travaille à des contes de style gothique qui seront publiés en 1908 sous le titre « Histoires vraisemblables » et signées Osceola. Puis pendant plusieurs années, elle suit des cours de peinture successivement dans les académies de Copenhague, Paris et Rome, où elle est admise en 1912, avant de rentrer et de devenir une familière des soirées très aristocratiques de la capitale danoise.
Karen y retrouve notamment ses cousins, les jumeaux Hans et Bror Blixen-Finecke. Elle tombe amoureuse du premier, qui ne lui rend pas la réciproque, avant de se résigner, par dépit, à épouser le second qui toutefois ne se montrera pas beaucoup plus attentionné envers son épouse que son frère jumeau avant lui, l’un et l’autre n’ayant d’ailleurs d’autre but dans l’existence que de se distraire : équitation, bridge, golfe, whisky, chasse, bals costumés, automobiles de luxe et autres aéroplanes, ou encore vie sexuelle débridée qui auront stupéfié leurs parents victoriens, ont-ils eu vent de cet aspect particulier des loisirs de leur progéniture…
Vu les goûts littéraires et artistiques et l’éducation puritaine de Karen, c’est peu dire que les fiançailles de celle-ci et de Bror ont suscité un scepticisme certain parmi l’aristocratie danoise. Son entourage évoquait aussi le futur titre de Karen, soit baronne Von Blixen-Finecke, ainsi que les relations de son mari, parmi lesquelles figuraient la famille royale danoise, titre et relations dont Karen faisait probablement peu de cas, puisqu’elle devait déclarer, bien plus tard, à propos de sa vie passée en Afrique : « Je me rends compte combien j’ai été favorisée d’avoir pu mener une vie libre et humaine sur une terre paisible, après avoir connu le bruit et l’inquiétude du monde. »
Mariage de raison
Néanmoins, son alliance avec Bror allait se révéler un mariage de raison qui permettrait à Karen d’accéder à la fortune de sa propre famille, lorsque la nécessité se ferait sentir. Celle-ci se présente un peu plus tard : un oncle de Bror, revenu enthousiasmé d’un safari en Afrique, dont il ne tarissait pas d’éloges, évoquant également les perspectives agro-économiques que représentait le continent. Ce qui, sans tarder, fait des deux époux deux associés en partance pour la culture du café et l’aventure africaine.
Bror est en effet parvenu à acheter une plantation de café au Kenya grâce à un important investissement financier de la famille Dinesen. Le plus logiquement du monde, Bror est désigné, par la famille, directeur de l’entreprise, alors que Karen pour sa part songe à faire de leur maison africaine un oasis de civilisation, prévoyant dans ses bagages meubles, tableaux, bijoux, plateaux en argent, verres en cristal, porcelaines, bibliothèque de son grand-père, vêtements, ainsi qu’un lévrier d’Écosse, son cadeau de mariage préféré.
Son attirance pour les Africains est immédiate. En témoigne cette déclaration écrite datant de la dernière partie de sa vie : « Ils entrèrent dans mon existence comme une sorte de réponse à quelque appel de ma nature profonde, aux émotions et aux instincts qui gisaient au plus profond de moi, ou peut-être à mes rêves d’enfance, ou à la poésie que j’avais lue et adorée longtemps auparavant. » Karen a l’impression de partager avec les Africains une sorte de « pacte ». En revanche, elle n’a quasiment pas de relations avec les colons déjà installés, dont elle n’apprécie pas, en premier lieu, les préjugés raciaux à l’égard des autochtones, la supériorité des Blancs n’étant à ses yeux qu’une illusion, en particulier concernant les aspects les plus importants de l’existence.
Quelque temps après son installation au Kenya cependant, la guerre de 1914-1918 est déclarée, au cours de laquelle les Anglais réquisitionnent les chariots de la Karen Coffee & Co. Par la suite, les boeufs meurent et la Compagnie frôle la faillite. Dès 1917, le conflit éclate entre les époux à propos de la destinée de l’entreprise. En 1918, Thomas, le frère de Karen, vient la rejoindre pour l’aider à la plantation et y restera jusqu’en 1923. Entretemps, en 1920, l’oncle de Karen, Aage Westenholz, président de la Karen Coffee & Co., débarque à son tour pour statuer sur l’avenir de la ferme.
La direction de l’exploitation est retirée à Bror, dont les compétences tant en agriculture qu’en gestion s’avèrent nulles et l’entreprise est confiée à Karen, à la condition que Bror n’y ait plus aucune fonction. En 1923, le propre frère de Karen est déjà convaincu de la non-viabilité de la ferme. Au cours des années suivantes, Karen ne cesse de faire appel à sa famille pour renflouer les caisses de l’entreprise, à laquelle la famille ne croit plus, malgré les crédits qu’elle débloque à son intention. Les relations entre les époux Blixen se distendent de plus en plus, car à la gestion calamiteuse de Bror vient se greffer ses infidélités.
Amour et drame
Et comme un malheur ne vient jamais seul, Karen contracte la syphilis. Maladie dont tout le monde s’accorde à désigner Bror responsable, lui dont les relations sexuelles régulières avec une Africaine sont notoires, celle-ci étant très probablement atteinte de ce mal qui est alors, dit-on, « presque endémique » chez les Massaï. Karen rentre au Danemark pour se faire soigner et, ayant perdu tout espoir d’avoir une vie sexuelle normale, considère sa maladie comme une occasion d’élévation spirituelle, fermant notamment les yeux sur les infidélités de son mari.
C’est alors que Karen rencontre Denis Finch Hatton, le grand amour de sa vie. Alors guide de safaris, celui-ci possède des talents aussi notoires que multiples qui lui confèrent un immense prestige. Sportif aux exploits célèbres, Denis est également un fin humaniste, qui initie Karen au grec, à la poésie symboliste, à l’art moderne et la musique de Stravinski.
Bror, rendant à Karen la monnaie de sa pièce, ferme à son tour les yeux sur cette liaison, continuant même à avoir des relations de camaraderie avec Denis, avec qui il partage une chambre en ville, chacun l’occupant à son tour, lorsque l’autre est en safari. Néanmoins, les époux Blixen divorcent en 1925. Par la suite, Denis s’installe chez Karen, avec qui les relations, parfois orageuses, sont intenses mais plutôt brèves, soit une quinzaine de jours, entre les safaris qui, eux, durent un mois ou plus.
Si la situation de la ferme ne finit pas de se détériorer, novembre 1928 est à marquer d’une pierre blanche : grâce à Denis, Karen accueille sur sa ferme le Prince de Galles, futur Edouard VIII, héritier du trône d’Angleterre. Le 14 mai 1931, Denis meurt dans un accident d’avion, à l’âge de 44 ans. Ce drame précède de peu un second d’un tout autre genre : un mois plus tard, Karen Blixen quittait définitivement l’Afrique, son Afrique qu’elle avait tant aimée.
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Dernier conte
Lorsqu’elle rentre au Danemark le 31 août 1931 pour rejoindre le domaine familial de Rungstedlund, Karen Blixen est alors financièrement ruinée, sentimentalement désespérée. En quittant sa ferme et l’Afrique, son échec lui semble total. Pour combler le vide de sa vie, elle se met à écrire. « Personne n’a payé plus cher son entrée en littérature », avouera-t-elle plus tard.
En effet, c’est après de nombreux refus, que les « Sept contes gothiques » de Karen sont enfin acceptés par un éditeur américain Robert Haas, en 1934. L’auteure décide de les publier sous le pseudonyme masculin d’Isaac Dinesen et l’accueil du public américain est enthousiaste. Trois ans après paraît, en danois, « Den afrikanske Farm » (La ferme africaine), qui avec « Le festin de Babette », publié plus tard, demeure aujourd’hui son plus gros succès de librairie, l’un et l’autre ayant été portés à l’écran, après quand même quelque cinquante ans. Pendant le second conflit mondial, en 1942, elle fait paraître « Les contes d’hiver ».
Après la Seconde guerre mondiale son domaine de Runstedlund devient un petit cercle littéraire où Karen Blixen reçoit de nombreux jeunes écrivains et intellectuels danois, principalement issus de la revue littéraire Heretica, et l’auteure de « La ferme africaine » s’affirme peu à peu comme une figure de premier plan de la vie artistique danoise, notamment par le biais de nombreuses causeries radiophoniques.
En 1958, Karen Blixen prend l’initiative de créer une fondation pour la pérennité de son domaine de Runstedlund, avec la création d’une réserve pour les oiseaux dans le parc. Elle publie la même année « Les Derniers Contes », comprenant notamment « Le Festin de Babette ». Affaiblie et malade, elle entreprend un voyage de quelques mois aux États-Unis en 1959, où l’accueil de son public est triomphal, et réalise un vieux rêve, celui de dîner avec Marilyn Monroe et son mari Arthur Miller. Puis voyage encore à Paris en 1961.
Karen Blixen meurt dans sa maison de Rungstedlund le 7 septembre 1962. Elle est enterrée dans le parc de sa demeure en présence de quelque 300 personnes.