Habitant à l’étranger, j’ai tenté de suivre les élections à partir de ce que la toile et les médias voulaient bien m’offrir, en particulier sur Facebook. À quelques jours des élections je me suis demandée toutefois si le réseau social qui me permet de garder contact avec mon île, n’agissait pas plutôt comme une visière. En effet, sur Facebook (et sur Internet en général) on ne voit souvent que ce qu’on veut voir et des personnes ou pages qu’on a “like” (merci les algorithmes…).

Emilie Carosin
Emilie Carosin, PhD. est
chercheuse en psychologie
et en éducation à l’Université
de Mons, en Belgique.
Elle travaille également au
suivi-évaluation de projets
associatifs à l’Île Maurice.

Autrement dit, on ne lit que ce qui est conforme à notre point de vue et on est peu, voire pas, dépaysés. Je ne suis pas la seule dans cette situation. Les réseaux sociaux nous donnent l’illusion que nous accédons à toute l’information disponible et que nous sommes proches de la réalité et de ce que vivent les autres citoyens (ceux qui ne sont pas de la même classe sociale, qui n’ont pas le même âge ou qui n’habitent pas le même quartier, etc. ). Mais nos écrans connectés ne sont finalement que le refl et de notre perspective et omettent de fait les autres facettes de la réalité. Les réseaux sociaux semblent aussi avoir un effet loupe: il suffit que notre “wall” soit rempli de messages similaires pour qu’on pense que ces derniers concernent toute la nation.

Par exemple, lorsque j’ai lu que 6813 personnes n’étaient pas enregistrées pour voter, ce chiffre m’a semblé réducteur par rapport au nombre de personnes de mon entourage qui se retrouvaient dans cette situation. À l’initiative de certains, un groupe a été créé pour fédérer ces mêmes personnes et seulement 10% des personnes concernées l’ont rejoint. Selon moi, cela montre clairement les limites des réseaux sociaux : on n’atteint pas d’utilisateurs au-delà de son propre cercle et encore moins en si peu de temps (à moins de payer ou de créer du contenu scandaleux…). En d’autres mots on est peu connectés aux autres citoyens différents de nous si ce n’est de manière superfi cielle. Finalement, le plus grand dépaysement (pour les privilégiés dont je fais partie) est peutêtre d’aller voter dans une école publique qui ne ressemble en rien à celle de ses enfants… et de se rendre compte que les besoins de la majorité de la population diffèrent des siens.

La prise de conscience de notre position de privilégiés est pour moi la première étape dans le combat pour réduire le fossé entre riches et pauvres. Ce n’est qu’à partir de là qu’on peut comprendre la valeur des mesures de redistribution des richesses comme l’augmentation du salaire minimum, l’augmentation de la pension et/ou le Negative Income Tax.

La question reste cependant de savoir si les privilégiés sont prêts à partager leurs avantages, notamment en exerçant leur devoir de citoyen tout au long de l’année et pas seulement sur la toile. Cela signifie se détacher de son écran pour s’informer, élargir ses perspectives en allant à la rencontre des autres concitoyens et en discutant d’égal à égal (avec ceux qui nous ressemblent moins). Cela demande aussi de participer au débat public, en questionnant les lois qui sont proposées et les inégalités qu’elles combattent ou pas, et éventuellement de s’engager ou de donner de son temps à une cause qui nous tient à coeur.

Les débats critiques en ligne doivent se transformer en engagement pour des causes qui permettent à chaque citoyen d’avoir les mêmes opportunités peu importe ses origines sociales, ethniques et/ou son genre. Il faut pour cela que nos institutions gouvernementales et associatives créent des espaces et des événements propices au dialogue, aux débats constructifs et où les besoins et la contribution de chacun soient reconnus. Notre société doit aussi s’assurer que chaque citoyen soit clairement informé et éduqué pour exercer ses droits et ses devoirs afi n d’améliorer le sort de chacun (en particulier de ceux qui ne sont pas privilégiés) et de faire prospérer notre nation.