En organisant cette importante exposition, « Coolies- Engages – Immigrants », du 12 mars au 23 avril 2016 au Musée Blue Penny, les organisateurs montrent d’abord une galerie de portraits. Ainsi, l’esthétique débouche sur une autre réflexion : l’origine et la diversité des récits des gens photographiés. Les images sont détournées de leur but utilitaire pour acquérir une valeur esthétique et informative. La collection de photographies exposées provient des archives des immigrants indiens à Maurice. Ces photographies étaient des répliques d’images qui figuraient sur un ticket attribué aux immigrants indiens. Un passeport en quelque sorte, mais si l’on compare ces documents aux photos récentes sur les passeports, ces anciennes photographies sont plus expressives.
Les images choisies dans le livre de Christian Le Comte, « Portraits, from the immigration archives of Mauritius », 2015 permettent non seulement d’identifier ces immigrants, mais nous fournissent une mine d’informations sur leur situation sociale, etc. Les photos ont été prises par Abraham Sinapa (probablement originaire du sud de l’Inde). Il travaillait au dépôt de l’immigration, aujourd’hui appelé Aapravasi Ghat (aapravaasii ou a–prava–s?– signifiant « immigrant » et  ghaat, lieu de débarquement). Sinapa montre de manière saisissante des visages expressifs, les images ayant été manipulées pour être fonctionnelles d’un point de vue pictural.
Christian Le Compte montre dans ce travail photographique, non la perte d’identité, mais un regard plus profond, moins politisé, plus humain sur ces immigrants. Il démystifie aussi une certaine idée que certains peuvent avoir de ces portraits d’immigrants indiens : « There is a general misconception about the photographs in the immigration archives that are kept in the Mahatma Gandhi Institute in Mauritius, which are believed to be the portraits of indentured labourers. This is not so. According to Ordinance 31 of 1867, any immigrant having completed the ‘industrial residence’ (a residence of five years in the colony) with an official discharge, redemption (with a payment of £1.12 per annum of service due), release or exemption had to be registered as an ‘old immigrant’. As a proof of his status, the old immigrant would receive a ticket with his portrait. If the immigrant was free of contract, this ticket would allow him to obtain a pass, by registering at the police station of his place of residence. According to Ordinance 31 of 1867, any immigrant having completed the ‘industrial residence’ (a residence of five years in the colony) with an official discharge, redemption (with a payment of £1.12 per annum of service due), release or exemption had to be registered as an ‘old immigrant’. As a proof of his status, the old immigrant would receive a ticket with his portrait. If the immigrant was free of contract, this ticket would allow him to obtain a pass, by registering at the police station of his place of residence… »
De son côté, le conservateur du Blue Penny, Emmanuel Richon, nous offre une documentation riche sur cette histoire de coolies, engagés. « Durant l’époque coloniale, des millions de travailleurs ont quitté leurs pays d’origine pour aller travailler dans des plantations, mines et autres industries en Afrique du Sud et de l’Est, à Maurice, La Réunion, en Malaisie, à Singapour, aux Fijis et aux Antilles. La plupart voyagèrent sous le système de l’engagisme, et furent obligés de travailler pendant quelques années dans des secteurs précis et encadrés. Les conditions de vie et de voyage étaient difficiles, surtout dans les premières années, ce qui a suscité certaines comparaisons entre l’engagisme et l’esclavage; pour autant, beaucoup de coolies n’ont pas regretté l’expérience. Ceux-ci sont devenus résidents permanents des colonies d’adoption et se sont réengagés en tant que laboureurs ou sirdars. Parmi eux, plusieurs ont pu épargner de l’argent et en envoyer à leurs familles, beaucoup ont réussi à trouver d’autres emplois, devenant chauffeurs, planteurs, commerçants, aidant à développer les nouvelles sociétés post-coloniales. À partir de 1870, plusieurs milliers d’immigrants furent photographiés à l’île Maurice, soit après leur arrivée, soit lorsqu’ils achetèrent leur ticket de ‘old immigrant’… » Les photos exposées — d’une rare beauté — ont fait l’objet d’un livre de Christian Le Comte. D’autre part, à travers le projet «Becoming Coolies» des Universités d’Edinburgh et Leeds et les sérigraphies de Danny Flynn exploitant lui aussi la riche collection de photographies d’immigrants mauriciens, superposant aux visages des documents historiques d’époque, c’est tout un travail de réflexion esthétique et historique qui s’offre au visiteur.