Dakar-Martigny, c’est cette exposition (du 10 juin au 18 septembre 2016) réunissant les oeuvres de plus de 30 artistes de renommée internationale, qu’on vous a présentée récemment à travers les oeuvres de notre compatriote, la plasticienne Nirveda Alleck. Elle revient de Martigny chargée d’émotions, d’idées. Elle raconte, d’abord, comment le vernissage de l’exposition s’est déroulé de manière originale par une balade dans les rues de Martigny, Suisse, en petit train de ville alors que les artistes parlaient de leurs oeuvres. Il faut rappeler que Dakar-Martigny est composée d’un IN et d’un OFF. L’Expo IN a lieu dans trois grandes institutions culturelles — le Manoir de la Ville de Martigny, Barryland, musée du St-Bernard, et le Musée des Sciences de la Terre. L’occasion d’interroger Nirveda Alleck sur cet événement.
Comment est-ce que les oeuvres montrées à Dak’Art au fil des années ont voyagé jusqu’à Martigny ?
Je dois faire ressortir d’abord que ma participation à l’exposition a été rendue possible grâce au financement obtenu par la Mauritius Tourism Promotion Authority (MTPA). C’est la curatrice Helen Tissières qui a regroupé des artistes qui sont dans un dialogue continu. Son idée est de donner à l’Afrique sa juste valeur pour ce qui est de l’art contemporain. Sa démarche a été d’amener le modèle de Dak’Art hors du continent africain, à Martigny, une ville en Suisse très marquée par la mixité de la population, avec une variété de matériaux, de médiums, de thématiques aussi tels l’écologie, le malaise social, le génocide, la condition de la femme. Si à Dakar les interrogations portaient sur nos cultures, ce qui nous rassemble et nous sépare (l’Afrique en noir et blanc), à Martigny, il y a un côté visuel affirmé, le visiteur peut se renseigner dans un catalogue sur les oeuvres présentées dans la durée.  
Différentes oeuvres présentées à Martigny sont liées à la condition féminine, entre autres. Quelle est votre réaction à cette question dans la performance vidéo que vous avez présentée ?
J’ai travaillé sur la répétition de la couleur tel un rituel. Les couches d’une couleur (magenta) deviennent un langage. Je ne porte pas de sari dans ma performance, mais suis recouverte d’un morceau de plastique blanc en référence au deuil. C’est pour moi une protection contre le rituel. Le fait d’être née dans une famille d’origine hindoue, d’avoir grandi avec des rites, ça fait partie de mon langage. J’ai passé ma vie à questionner les croyances, les pratiques religieuses et le fait d’amener cette interrogation dans une galerie m’a mise dans la position d’un être humain face à des possibilités, une couleur, un mouvement. Si se couvrir d’une couleur est pour certains un acte sacré, l’artiste, lui, a besoin d’explorer la couleur.
Une table ronde a réuni quelques artistes autour de la curatrice Helen Tissières. Quel a été l’essentiel des échanges autour de l’Afrique et l`Occident?
On a tenté de trouver des fils conducteurs dans nos oeuvres, puisque rien n’est défini, de discuter art et spiritualité, mythes, pratiques religieuses, telles l’excision, les rituels qui sont utilisés comme des langages. En gros, de ces choses qui distinguent les communautés, ce besoin de se séparer des autres pour affirmer sa propre identité. Nous avons évoqué les modèles sur lesquels les artistes du continent se penchent, surtout le modèle occidental, et la nécessité de ne pas abandonner le continent. L’Afrique se définit par un nouvel élan. Ses artistes doivent se « décolonialiser » dans la tête. Pour moi l’enjeu, c’est de pouvoir dire non au modèle occidental, avoir le cran de faire les choses autrement et peut-être retourner aux éléments de base, me réinvestir dans ce qui fait notre identité. Est-ce que je dois remettre ma pratique artistique en question, créer un nouveau cadre ? Je m’interroge sur ça. Il ne faut pas oublier un sujet d’actualité dans certains pays : le « curatership » qui essaie de prendre le dessus sur la création.
Les manifestations artistiques en Afrique se font de manière assez sporadique. En quoi se distingue la présente exposition ?
Nous avons choisi d’appartenir à l’Afrique même si les travaux suscitent des débats sur l’appartenance, les origines. Dakar-Martigny a été planifié depuis novembre 2015. Je pense qu’elle donne plus de visibilité à l’art contemporain africain. C’est plus ouvert sur le monde au point où il faudra parler un jour d’art tout court. Il y a un élément intéressant de durabilité dans cette exposition — montrer des oeuvres pendant trois mois, attirer un public de manière continue. Je pense qu’il faut exploiter cette dimension et donner la chance aux artistes de montrer leurs oeuvres dans la durée.