À partir du 14 octobre, Vincent Montocchio expose un choix de ses photos et ses carnets de voyages à la Galerie Imaaya de Pointe aux Canonniers. Des scènes de vies banales sublimées par l’humour et la poésie pour conter des rencontres et raconter des ambiances. Errances singulières est un beau voyage au contact des hommes.
Vincent Montocchio est “un amoureux” de “bann zoli zafer”. Il sait précisément où les déceler lorsque lui prend l’envie de s’extasier devant elles. Qu’il soit ici ou ailleurs, il lui suffit de laisser faire la vie pour retrouver du merveilleux dans des scènes du quotidien.
Il y a du beau dans les choses qui nous entourent. Certaines images se laissent contempler, font plaisir ou sourire. D’autres, “comme lorsqu’on observe un couple ou une mère et son enfant”, offrent un spectacle si intense qu’elles émeuvent “jusqu’aux larmes”. Faut-il encore savoir prendre le temps d’observer pour saisir l’essence de ces instants éphémères que le photographe souhaiterait éternel. C’est à la fois pour graver la beauté de ces images et pour partager les émotions qu’elles lui ont inspirées que Vincent Montocchio a appris à arrêter le temps.
Impudique.
Cela lui prend une fraction de seconde, le temps d’un clic. Tout comme il lui arrive d’y consacrer quelques bonnes heures, le temps de peindre, de dessiner, d’écrire, de coller, d’assembler, de monter. Derrière ses photos et les pages de ses carnets de voyages, un même principe et une même approche destinés à conserver un instant, une ambiance, un souvenir, les pensées du moment. On l’a compris : Vincent Montocchio est devenu un impudique.
En 2008, il avait laissé parler les rêves et les yeux d’autrui à travers les photos de visages mauriciens et parisiens pour l’exposition Métro, Maurice, Métro. À partir du 14 octobre, il montrera un travail plus intimiste, qui dévoilera certaines de ses expériences, de ses rencontres, ainsi que sa vision et ses réflexions. Errances singulières est d’abord le conte visuel des vagabondages de ce “touriste sac à dos” en France, en Croatie, en Algérie, à Rodrigues, au Tamil Nadu, au Kerala, au Rajasthan, à Calcutta, dans l’Uttar Pradesh, à Pondichéry et à Bénarès. Des voyages effectués hors des circuits convenus, sans planification précise, “lorsqu’on ne sait pas où l’on va, quand on laisse la vie décider et qu’on se dit simplement qu’on s’adaptera”.
Errances : le thème lui a été inspiré par le livre du photographe français Raymond Depardon. Les expériences vécues en solitaire ici et ailleurs, les scènes dont il a été témoin, il veut aujourd’hui les partager avec les autres et les faire revivre à travers cette deuxième exposition qui se tiendra à la Galerie Imaaya de Pointe aux Canonniers.
Kontan dimoun.
On n’y verra pas d’idylliques paysages de cartes postales. Encore moins de photos engagées montrant misère ou violence. À chacun son genre. Lui se veut avant tout témoin de la manière dont vivent les gens, de la façon dont ils font partie intégrante de leur environnement. “Mo kontan dimoun. Mo kontan montre dimoun zoli.”
En 2008, il avait serré le cadrage sur les visages pour photographier leurs âmes. Cette fois encore, l’humain est au centre de ses oeuvres. Dans le format carré (6×6) du vieux Hasselbald paternel, il laisse parler l’espace pour immortaliser des passants inconnus en situation réelle afin de les montrer à l’état brut dans leur environnement. Aucune mise en scène; les photos sont parfois volées.
On ne peut qu’apprécier sa maîtrise technique de la photographie car Vincent Montocchio utilise un appareil entièrement manuel où il faut tout calculer et régler. Mais cela ne suffit pas. En sus de la bonne balance de lumière, d’une mise au point parfaite, d’une profondeur de champ calculée et d’une composition pensée, une bonne photo dépend aussi “de ce petit quelque chose qui fait toute la différence”.
Instants insolites.
Au photographe de savoir observer et d’avoir de la patience. “Il m’arrive d’attendre pendant une demi-heure, une heure. Cet instant finit toujours par arriver.” Sur une plage de Pondichéry, ce fut au moment où un oiseau passa au-dessus de la tête d’un enfant qui tenait un singe en laisse. À Paris, lorsqu’un homme et une femme s’étaient croisés sous la lumière d’un lampadaire.
Ailleurs aussi, les circonstances l’ont gratifié de ces instants insolites, inattendus, qu’il a su reconnaître. Quand on travaille sur pellicule, difficile de se laisser aller au happy shooting, comme l’autorise le numérique. L’instant où le photographe appuie sur le déclencheur est précieux. Quand il le sait propice, Vincent Montocchio reconnaît ressentir du “nisa” ! Mais aussi du respect. “Parce qu’une bonne photo ne peut se faire sans que l’on témoigne du respect vis-à-vis de son sujet.” Un élément à prendre en compte quand il découvre le résultat de son travail après le développement des pellicules en studio. “L’autre partie délicate du travail est le choix que fait le photographe pour montrer la photo qu’il souhaite.” C’est à travers ce choix final qu’il dévoile sa vision et sa personnalité.
Voir, entendre.
Vincent Montocchio aime les ambiances et les détails. L’image n’est pas toujours composée d’un sujet principal, mais d’un ensemble capturé dans le carré imprimé. Lorsqu’il s’est laissé prendre au plaisir de tout photographier il y a quelques années, la photo avait aiguisé ses sens pour lui enseigner celui du détail. Au cours d’une conversation sur le sujet, son frère aîné Thierry avait trouvé la formule juste pour résumer son art. “Thierry, qui était aussi un passionné de photo, m’avait dit : “Quand tu as un appareil photo en main, tu deviens comme un aveugle qui retrouve la vue.” La photo permet en effet de voir les choses sur lesquelles on serait passé. C’est comme lorsque l’on prête enfin l’oreille à ce que l’on ne voulait pas entendre.”
À travers les couleurs, les différentes densités de lumières et d’ombres, les flous des mouvements, Vincent Montocchio parvient aussi à conférer une dimension supplémentaire, basée sur l’ambiance. Certaines images s’imprègnent d’humour, d’une vraie poésie, où le silence s’entend et où le bouillonnement de la vie se laisse aisément ressentir.
Il y a beaucoup d’énergie dans ses photos. Et ce sont tous ces éléments qu’il reproduit dans ses carnets de voyages. Réalisés dans un petit hôtel ou un quelconque boui-boui, ils exposent son état d’esprit dans le lieu où il se trouve, en fonction des choses observées et des rencontres faites. Il s’y exprime de différentes manières, sans retenue ni règle, livrant ses pensées presque les plus intimes, comme dans une conversation avec soi-même à voix haute. L’acte est spontané, brut et sincère.
Méticuleux.
Utilisant dès le départ encre et peinture, il se laisse peu d’espace pour les corrections et compose avec ses erreurs. Au directeur de Circus de revoir ses réflexes habituels : “Dans le domaine de la publicité, nous pouvons toujours retoucher et corriger les images. Lorsque je voyage, c’est une chose que je ne peux me permettre. Dès le départ, je n’ai pas le droit à l’erreur. Je dois être méticuleux dans ce que je fais.”
En 2009, il avait été l’un des trente photographes africains sélectionnés pour “Reflets d’Afrique” au Festival Culturel Panafricain d’Alger. La semaine dernière, il est rentré du Joburg Art Fair, où il a exposé. Tandis qu’il se prépare pour Imaaya, Vincent Montocchio insiste : “Je ne suis pas un artiste. Ce serait prétentieux pour moi de me définir ainsi.” À la place, il se catégorise parmi les “dimoun ki fer enn travay artistik”, et demeure un témoin de son temps et de l’homme dans son environnement. “À tellement observer les gens et les détails, cela provoque des changements en toi.” La splendeur des êtres et des scènes lui enseigne respect et humilité et le rapproche à chaque fois un peu plus affectivement des autres.