Longtemps, elle aura travaillé la beauté de manière diverse. Avec son expo Freedom, présentée jusqu’au jeudi 29 décembre à la Galerie IBL à Port-Louis, Emanuela Forti-Padiachy semble achever des bribes de commencement étalées le long des pages ou des pas de danse… mais toujours pieds nus.
« L’art, c’est toujours un début », disait Emanuela Forti-Padiachy au Mauricien, il y a de cela une semaine. Avec Freedom, l’artiste vient composer des toiles qui renvoient inlassablement à une poésie du temps où elle vivait encore en Italie, à ce sentiment de lâcher prise que l’on retrouve dans la danse ou entre les notes de musique. A Piedi Nudi (Ndlr : Pieds Nus), son recueil de poèmes, déploie une thématique que l’on retrouve dans ses toiles. A Piedi Nudi se décline d’ailleurs en trois tableaux du même titre (A Piedi Nudi 1, 2 et 3).
On serait donc tenté de dire que la liberté façon Forti-Padiachy n’est pas le détachement. L’artiste ne cède aucunement au mécanisme du dépouillement. Ce n’est pas la liberté qui annihile le passé, écrase le vécu, rompt avec tout ce que l’on a pu écrire, peindre ou composer, dans le but de renaître d’une cendre quelconque. Pas de cliché. Freedom n’est pas l’hymne à la témérité, à l’irréfléchi, à l’insouciance. Du caractère viscéral, on ne retient que le profond. Exit l’irraisonné.
Recomposition
C’est là un signe de maturité : se soumettre à son émotion, ne pas s’en délier, intégrer le fil conducteur. « Pieds nus, ce sont des images qui sont là… Comme la neige de mon enfance… Ce sont des images qui sont là, qui reviennent, qui reviendront toujours », explique Emanuela Forti-Padiachy. On n’entre donc pas dans la liberté du refus catégorique. Liberté, c’est avant tout acceptation. Sa liberté, il nous semble, résonne comme un effort de retenue. Pieds nus, c’est une image qui revient encore. Freedom aurait pu être nudité complète. Mais non. On n’a pas besoin d’aller aussi loin… Forti-Padiachy nous emmène loin du Faune et des nymphes sautillant de bocage en clairière. La liberté, dans son essence même, comme au ralenti, un mouvement langoureux – pas de soubresauts, une expérience sensorielle calme, comme l’embrun. Image séduisante : pieds nus, la plage, les orteils malaxant les grains de sable, face au turquoise de la mer – un océan Indien cher à Forti-Padiachy.
Cette liberté se recompose, paradoxalement, autour d’un refus de l’anarchie. « Aujourd’hui, on oublie qu’il y a des gens qui sont morts pour la liberté. Pendant la révolution française, par exemple. Aujourd’hui, ce n’est qu’anarchie, anarchie… Ce n’est pas cela la liberté. » La liberté, l’artiste nous l’évoque comme une rencontre. « Mon mari, c’est ma liberté », dit-elle. Se libérer en l’autre donc. L’art d’être libre n’est pas l’expression d’évasion, au sens conventionnel. Au contraire, c’est s’évader dans l’autre.
Concept
S’évader : et que les grands espaces – la mer, la terre, et l’île Maurice qui sont représentés dans Freedom – viennent composer l’intimité. L’amour et tous les grands sentiments humains fusionnent : voilà comment traduire un désir de contemplation, de redécouverte et de retrouvailles.
Mais de façon plus rigoureuse, l’artiste nous exprime son art comme un voyage vers le subconscient. De Freud à Flaubert, Forti-Padiachy évoque la vocation de chaque toile : « Pour Madame Bovary, Flaubert a dit : Madame Bovary c’est moi… Je veux qu’à chaque toile on puisse se dire, voilà c’est moi ». La liberté que nous présente cette artiste n’est pas poussive donc. Elle tire vers l’intérieur. Sa philosophie : « L’art est l’expression du subconscient. La liberté de pénétrer dans le mystère de l’être, l’art a une saveur universelle, l’art est un voyage intérieur dans la richesse de la diversité culturelle. Une communion entre l’homme et la nature… »
Freedom : une célébration de l’Homme surtout. « Nous sommes tous fils de l’unique ciel. Ca c’est la base », dit-elle. Et d’ajouter : « Je mélange les couleurs de la même façon qu’il faut mélanger les cultures. Être humain, c’est avoir la liberté de ne pas abuser de la liberté des autres, vivre avec la liberté des autres ».
Avec les mains
Freedom allie peinture et sculpture sur toile. L’acrylique est malaxé, les couleurs mélangées, travaillées, pétries et rendues uniques. Une pâte de couleur est ensuite appliquée sur le canevas. « Je prends la peinture, la mélange avec mes mains. J’applique à partir du haut, je fais redescendre la peinture puis je la remonte, comme une vague ». Cette houle artistique confère du relief aux toiles, un caractère particulier. Chaque angle, chaque effet de lumière remodèle la toile, exprime quelque chose de différent. Un art vivant. Mais plus encore… Freedom comme la vénération du Travail de l’homme – par les mains, la chair, directement, sans pinceau…
Nos coups de coeur : A Piedi Nudi, qui résume l’artiste dans son passé, son présent ; L’innocence que Forti-Padiachy peint sombre « parce que les enfants ont toutes les couleurs de l’âme » ; et Subconscient qui fait écho à la vocation de cette exposition.
Emanuela Forti-Padiachy salue ses inspirations : d’abord, Graziella et Gilberto, ses parents, sa tante Tiziana Rinna (styliste et peintre italo-australienne), Adele Trifiletti, Roberto et Antonio Camilli (Antonio a mis son recueil de poème A Piedi Nudi en musique).
Emanuela Forti-Padiachy aura su démontrer que « l’art abstrait, ce n’est pas faire ce qu’on veut ». D’ailleurs, dit-elle, « la rigueur, c’est l’absolue vérité ».
*Emanuela Forti-Padiachy expose jusqu’au jeudi 29 décembre à la galerie IBL à Port-Louis de 10 h 30 à 17 h 30. Les toiles : de Rs 10 000 à Rs 45 000.