L’Institut Français de Maurice offre jusqu’au 20 juillet la possibilité d’observer une bonne quarantaine de pièces du peintre Khalid Nazroo. De ses années de jeunesse à aujourd’hui, peintures originales, gravures et aussi sculpture en carton peintes elles aussi, ces travaux permettent d’embrasser l’ensemble de l’oeuvre en faisant quelques sauts d’une décennie à une autre, dans une démarche rétrospective qui a retenu les critères visuels — et non pas strictement monographique ou encore chronologique — pour investir les différents espaces de l’Institut. Chaque tableau ouvre une fenêtre dans l’oeuvre et la vie de l’artiste, la possibilité d’un voyage aussi.
En attendant le catalogue écrit par Vèle Putchay qui sera présenté au jour de la clôture de cette exposition rétrospective, le visiteur peut apprécier l’éclat des bleus et la symphonie des formes dont Khalid Nazroo est capable sur ses toiles grand format, décrypter son langage symbolique et entrer dans ce jeu de représentation qui ne souffre pas de la passivité du visiteur. Le blanc de l’oie, qui avait été exposé au Centre Wallonie Bruxelles à Paris en 1993, affiche dès l’entrée de la galerie cette surprenante faculté de l’artiste à recomposer la représentation dans un jeu de formes et de couleurs complexe où les bleus et les verts dominent, où la profondeur de champ n’est pas négligée et dans laquelle le visiteur peut s’amuser à reconnaître des formes, à commencer par celle de l’oie blanche…
À côté de ce tableau foisonnant, le diptyque Histoire des oiseaux ou le triptyque Colour land développent d’autres tendances visuelles adoptant des formes plus grandes, une structure générale parfois plus simple, et même une autre manière de poser le trait et d’étaler la couleur. Histoire des oiseaux imprègne le regard et le souvenir par cette marée de bleus caractéristiques chez ce peintre qui semble envelopper les formes et les laisser apparaître à la manière d’un moucharabieh imaginaire et aléatoire qui ouvrirait des fenêtres sur la vie. On retrouve cette technique du recouvrement qui révèle, dans plusieurs tableaux du peintre, pour lesquels il joue sur les tonalités, sur l’épaisseur de la matière et la profondeur que ce supplément de peinture, qui donne sens au tableau.
Par rapport à cette matière qui semble posée à grandes brassées, la multiplicité des touches dans Le sablier de la mer surprend et nous réfère éventuellement à certains néoexpressionnistes américains. Œuvre plus récente, le triptyque Colour land est structuré en paysage, par des aplats de couleurs où le trait vient évoquer les formes verticales.
Dualité et tempérance
Dans la série de six pièces sur papier « Les îles », l’oeuvre symbolise-t-elle ces flots qui nous baignent et nous bercent, ceux qui nous éloignent de la terre, de l’idée d’une île et qui peut-être la submerge ? Khalid Nazroo a-t-il voulu évoquer ici le pays sage, objet d’une oeuvre de 1991 ou les pays fous ? les îles frappées par le réchauffement planétaire ou le bain de jouvence que l’on prend en nageant à quelques encablures du littoral. À chacun de faire son parcours et de vivre ses interprétations personnelles mais cette ambiguïté duelle semble souvent être une clé pour appréhender ces tableaux. « Ni ceci ni cela, tout à la fois » pourrait-on dire.
Ainsi est-il, par exemple, frappant de voir des symboles en contrepoint dans cette symphonie de couleurs et de formes qui véhicule une vision heureuse du monde et de la vie. Ces contrepoints se nichent ici dans le motif d’un oiseau noir épouvanté, ailleurs dans cette Time story où l’évocation du temps à travers le cadran d’une horloge structure l’ensemble de la toile en un cercle cadré dans le format de la toile. Et puis, la tonalité d’ensemble joue aussi sur cette perception d’un monde qui paraît alors plus sombre et mat, comme le triptyque Black Cloud song accroché au-dessus de l’entrée de la médiathèque.
Le cercle forme humaine par exemple, cadrait toutes les toiles d’une précédente exposition intitulée Tondo songs, contraignant ainsi la représentation de l’imaginaire pour laisser le blues du peintre s’exprimer dans son langage propre, ainsi que ses ballades visuelles… Le tondo exposé ici montre L’oeil de l’oiseau noir. L’angoisse du temps qui passe et l’idée d’un monde un peu fou où les paysages semblent perdre de leur exubérante substance, à l’instar des silhouettes échevelées de la végétation évoquée dans Colour land, où la joie des couleurs tout à fait présente, semble pourtant le disputer à une sourde impression de tristesse. Cette exposition montre aussi de nombreuses gravures, qui méritent qu’on s’y arrête un instant comme le monotype Blue bird 1 où l’oiseau semble perché au-dessus d’un univers cotonneux, coloré mais dominé par le gris.