Le 31 août 2017 marquera les 150 ans de la disparition du poète de l’horreur et de l’extase Charles Baudelaire. De nombreux événements seront organisés en France à cette occasion, comme cela avait aussi été le cas il y a dix ans pour les 150 ans de la parution des Fleurs du mal, ce recueil avant-gardiste ayant révolutionné la littérature française. Nous ne serons pas en reste à Maurice, cette terre où il fit escale en septembre 1841. Le musée du Blue Penny lui consacre ainsi une exposition du 11 août au 14 octobre axée sur ce séjour mauricien. Des publications, une conférence à l’Institut français de Maurice, un film ainsi qu’un concert et un récital seront rendus publics par la suite pour célébrer le séjour mascarin qui a bouleversé et enrichi l’esthétique baudelairienne.
Le musée du Blue Penny rend un premier hommage à Charles Baudelaire à l’occasion du 150e anniversaire de sa mort à travers une exposition temporaire gratuite. Celle-ci porte spécifiquement sur les poèmes relatifs au séjour de Baudelaire dans les Mascareignes, qui seront bien sûr accrochés aux cimaises, aux côtés des documents d’époque, qui permettent le mieux d’imaginer ce qu’était l’île Maurice que le poète a alors découverte et admirée, au terme d’une traversée particulièrement éprouvante. Le conservateur, Emmanuel Richon, a rassemblé de nombreux tableaux, qu’il s’agisse d’aquarelles ou de peintures à l’huile, à l’instar de ce paysage de Tamarin attribué à Thom, ou encore cette vue de Port-Louis à l’époque de la marine à voile et des trois mâts majestueux.
Ayant quitté Bordeaux le 9 juin, le navire Paquebot des Mers du Sud, commandé par la capitaine Saliz, arrive en rade de Port-Louis le 1er septembre 1841 avec, à son bord, Charles Baudelaire, qui n’avait alors que 20 ans mais qui connaissait déjà parfaitement sa vocation poétique. La goélette ayant essuyé une tempête cataclysmique pendant cinq jours et cinq nuits, au large du Cap de Bonne Espérance, elle arrive en piteux état sur les rives mascarines, notamment avec un mât brisé. « Un événement de mer comme j’en ai jamais éprouvé dans ma longue vie de marin », confiera le capitaine par la suite.
Charles Baudelaire devait continuer sa route vers l’Inde, mais le bateau a fait escale à Port-Louis, le seul endroit où il pouvait être réparé dans les conditions requises. Le poète se retrouvait donc à Maurice contre son gré à double titre, soit en raison de ces avaries, mais aussi parce que ce voyage avait été décidé sur une initiative de sa mère, qui a réuni un conseil de famille pour autoriser un emprunt de 5 000 francs destinés à couvrir les frais du voyage. Le beau-père du poète, le général Aupick, voulait faire de Baudelaire un diplomate et n’entendait rien à la littérature. Homme de discipline, il désapprouvait le mode de vie du jeune homme, sa fréquentation des cafés de la rive gauche et des femmes de petite vertu, et considérait son souhait de venir poète comme pure folie. Le voyage devait l’éloigner de Paris et le remettre dans le droit chemin…
Mais ses séjours imprévus sous le tropique du Capricorne, à Maurice et à Bourbon, ont, à l’inverse de l’effet attendu, encore renforcé et enrichi sa pratique poétique. Parmi les nombreux textes consacrés à la mer, L’Albatros ou La musique laissent imaginer la longue traversée maritime qu’a vécue ce dandy provocateur et révolté. Emmanuel Richon cite également dans Petits poèmes en prose, Déjà comme un texte décrivant l’état d’esprit du voyageur à son arrivée à Maurice après trois mois au grand large sans escale. « C’était une terre magnifique, éblouissante. Il semblait que les musiques de la vie s’en détachaient en un vague murmure, et que de ses côtes, riches en verdures de toutes sortes, s’exhalait, jusqu’à plusieurs lieues, une délicieuse odeur de fleurs et de fruits. »
Mystère et féerie
Charles Baudelaire passera au total 64 jours aux îles soeurs. Il est difficile, tant les impressions tirées des deux îles se mêlent, de savoir précisément ce qui est inspiré de l’une ou de l’autre terre. Cette vision d’un paradis terrestre restera gravée dans l’esprit du poète tout au long de sa vie, qui a été hantée par les souffrances physiques et morales. Ce voyage a représenté un havre de paix dont il livre la féerie et le mystère dans des textes tels Moesta et errabunda ou encore Les projets et Un hémisphère dans une chevelure. À son retour, sa liaison avec la métisse Jeanne Duval prolongera le chamboulement émotionnel du poète. L’influence des Mascareignes et de cette jeune femme dans l’esthétique baudelairienne n’est, selon Emmanuel Richon, reconnue que depuis une dizaine d’années. Aussi Baudelaire apparaît-il alors comme précurseur en Europe dans son apologie de la beauté de la femme noire.
L’acteur et homme de théâtre Henri Favory montera le récital évoqué plus haut. Présenté par deux comédiens et un musicien, cette lecture scénique alternera poèmes et plages musicales. Elle sera donnée deux samedis de suite en plein air, soit à Port-Louis, devant le Blue Penny Museum, puis à Rose-Hill, à l’Institut français de Maurice. Nous apprenons que le concert prévu par ailleurs associera la veena de Rajesh Marday au violoncelle, avec lequel Emmanuel Richon fera une première apparition publique en tant que musicien, celui-ci pratiquant discrètement cet instrument depuis 30 ans. Les vocations, ces poèmes extraits du Spleen de Paris, nourriront cette soirée, à l’instar de cette scène de vie quotidienne si clairement immortalisée :
« Dans un beau jardin où les rayons d’un soleil automnal semblaient
s’attarder à plaisir, sous un ciel déjà verdâtre où des nuages d’or
flottaient comme des continents en voyage, quatre beaux enfants,
quatre garçons, las de jouer sans doute, causaient entre eux. »