L’exposition « Analogies et correspondances » offre un tour d’horizon de la peinture de Jocelyn Thomasse et Roger Charoux suffisamment vaste pour à la fois passer un agréable moment et en sortir enrichi d’enseignements sur la peinture mauricienne, le paysagisme, le patrimoine pictural mais aussi architectural pour les scènes représentant nos villes, et les techniques de peinture. Quatre-vingts oeuvres, présentées en binôme à chaque fois, titillent aussi l’esprit critique en forçant la comparaison… Points communs et distinctions se dégagent entre ces deux peintres, qui travaillent ensemble depuis 50 ans. À découvrir à l’Albion Dock dans un entrepôt fiché au coeur même d’un de leurs théâtres d’opération.
Parfois, peut-être le plus souvent en fait, les commissaires ont simplement choisi le thème, le sujet traité, le modèle pour point commun entre les deux tableaux ou croquis qu’elles ont présentés. D’autres fois, la tonalité et les approches en termes de composition ont fait l’affaire. Les oeuvres mises en exergue n’ont pas toujours été réalisées à la même période, comme la Jummah Mosque, dont Jocelyn Thomasse a aquarellé l’entrée avec une perspective en profondeur vers la cour secrète en 1999, tandis que son complice a donné un plan élargi, à l’huile, d’une mosquée avec ses marchands ambulants et badauds à ses abords, en 2007.
Quand Jocelyn montre l’eau et ses ressacs sur les rochers noirs, Roger détaille plus particulièrement la pierre, noire avec ses reflets et formes arrondies par l’érosion iodée. L’eau occupe une place prépondérante dans ces peintures, que ce soit dans les jeux de reflets du port, réalisés lors des sorties du samedi, au cours desquelles nos peintres se rendent souvent à Port-Louis et choisissent régulièrement Trou-Fanfaron pour une séance en plein air. De ce groupe de peinture initié par Serge Constantin ne subsiste aujourd’hui que quatre protagonistes : Roger et Jocelyn ainsi que Bernard Charoux et David Constantin, qui ne sont pas seulement des « fils de… ». En passant, un tableau de ces derniers, ainsi que de Serge Constantin et Fabien Cango, complètent l’exposition, lançant ainsi un clin d’oeil aux autres peintres proches de leur style et témoignant aussi de cette pratique assidue et jouissive des sorties de peinture en groupe du samedi.
Lorsqu’il peint une église, Jocelyn Thomasse en représente la masse grise, imposante, qui remplit quasiment tout le cadre et vous coupe en quelque sorte le souffle. Plutôt que d’y voir de l’insolence anticléricale (ce sur quoi nous nous abstenons de l’interroger), il paraît évident que son approche s’avère très souvent de nature expressionniste. Peut-être même est-ce d’ailleurs un trait qui le distingue de Roger Charoux, qui prend plutôt le parti du paysagisme figuratif avec une attention toute particulière aux lumières, parfois avec une tendance impressionniste, qui pourrait aussi, à travers certains accents cubistes, être associés à Hervé Masson et, par extension, à l’école de Paris, notamment dans ses natures mortes et ses personnages.
Aussi est-il frappant de voir à quel point de nombreux tableaux de Jocelyn Thomasse s’apparentent à ceux de Richard Diebenkorn, cet expressionniste abstrait américain auquel notre homme voue une admiration inébranlable. Le peintre mauricien s’est reconnu dans cette tête de file de l’expressionnisme abstrait américain, et c’est bien légitime. Aussi connaît-il sur le bout des doigts théories et tableaux de cet homme ainsi que ceux de Robert Motherwell, qui maniait facilement le noir et blanc, un peu à la manière de Soulages, et allait vers des formes simples et aléatoires.
Cette exposition marque aussi, pour la variété de ses sujets, offrant une large part aux natures mortes et aux nus, ce qui permet de comprendre très explicitement par exemple que Roger Charoux peint beaucoup d’autres sujets que les flamboyants… Deux films courts présentent Jocelyn Thomasse, qui dit, entre autres : « Allons dire que je sens que je suis en train d’atteindre une certaine maturité. » Quelle prudence !