Est-ce par pure coïncidence mais se sont tenues simultanément deux expositions aux titres très ressemblants, bien qu’au propos tout à fait différents. À Albion Dock, Analogies et correspondances met en vis-à-vis une sélection de tableaux de deux peintres qui dialoguent en peinture comme en amitié depuis 50 ans. Cette exposition dure jusqu’à la fin du mois. Loin de vouloir montrer les parentés et nuances des travaux de ces deux peintres emblématiques entre autres d’une tradition paysagère mauricienne, Hans Ramduth a souligné, en intitulant le 36e Salon de mai, Répétition et différence, un trait fondamental dans le cheminement de tout artiste comme dans la philosophie de Gilles Deleuze, qui est que ce qui semble se répéter inlassablement n’est pourtant jamais la même chose et présente tout le temps d’infimes différences dont il faut tenir compte…
Répétition et différence : le directeur du département Fine Arts du MGI ne pouvait choisir expression plus appropriée pour qualifier le Salon de mai qui, à quelques différences près, présente chaque année des travaux des mêmes plasticiens et peintres, qui poursuivent alors chacun leur propre expression, et qu’à coup sûr, les habitués identifieront au premier coup d’oeil, bien qu’en réalité, ils découvrent chaque oeuvre pour la première fois. Lorsqu’il a publié ce livre, réalisé à partir de sa thèse de doctorat, en 1969, Deleuze rompait avec la tradition philosophique d’un monde de permanence comme garantie de vérité. Le philosophe nie ici la stabilité du monde en démontrant que rien ne se répète jamais vraiment à l’identique, comme l’a suggéré Héraclite en affirmant qu’on ne pouvait jamais entrer deux fois dans le même fleuve…
Cette vision d’un monde en perpétuel devenir ne peut-elle pas être appliquée aussi au Salon de Mai qui, vu de loin, se répète depuis 36 ans mais qui montre en fait des expressions en perpétuelle évolution, si infirme soit-elle ? Même Yves David, qui y est un fidèle participant, propose chaque année un tableau différent, même si le style semble non seulement y faire une vertigineuse remontée dans le temps mais aussi rester d’une fidélité absolue à lui-même. Basé sur un principe pluraliste, le Salon de mai avait pour ambition de montrer chaque année un panorama de la création mauricienne en invitant tous les artistes à y participer, qu’ils soient ou non liés au MGI.
Maintenant que l’on nous annonce que la formule va changer, il serait sans doute temps pour un chercheur de s’intéresser justement à toutes ces différences et évolutions qui ont pu fourmiller dans toutes ces oeuvres exposées (souvent une soixantaine, cette fois-ci 44), et d’en dégager les grandes tendances au fil des décennies. Tenir cet événement au mois de mai est devenu une gageure pour les professeurs comme pour les élèves des beaux-arts, car les examens ayant lieu à cette période, le salon devient une nuisance qui restreint l’espace dévolu à la réussite des étudiants et happe l’énergie de tous à un moment délicat de la vie étudiante.
L’impression de répétition du Salon de mai est amplifiée par son caractère générique, l’absence de thème imposé et de commissariat. Chacun est libre de montrer ce qu’il veut et, finalement, montre ce qui lui fait plaisir et qui relève toujours un peu du même domaine, de la même obsession, d’une année sur l’autre. La direction du département souhaite désormais proposer des événements artistiques plus cadrés et exigeants. L’année prochaine, il faut s’attendre à une série d’expositions qui vont se succéder de la mi-juin à la mi-août, et qui seront chacune patronnées par un commissaire et proposeront une démarche de création clairement énoncée. Hans Ramduth rêve d’accompagner ces expositions de conférences, tables rondes et ateliers de travail, qui feront somme toute du MGI ce qu’il aurait dû être puis longtemps, à savoir un lieu d’échange et de réflexion sur la création plastique et l’art contemporain.
Cela étant dit, ce dernier Salon de mai se caractérise évidemment par la grande diversité, et peut-être même l’inégalité, de ses propositions. N’oublions pas que nous avons là le seul lieu où des artistes peuvent provoquer, dénoncer et critiquer tous les ans, comme le montrent à la fois un travail brillant de Nooreen Lallmamode sur l’aliénation consumériste, la représentation coup de poing de l’homme politique en personnage définitivement malfaisant, la causticité d’un charmant chimpanzé bien rose et dodu qui se prend joyeusement en selfie, la puissante pertinence de ces corps inanimés suspendus à des bouquets multicolores de ballons, les attributs de la domination suspendus tels des trophées, un minutieux dessin d’anticipation à l’encre de Chine qui dresse le tableau d’une île envahie par les eaux… En réalité, la majorité des oeuvres présentées n’ont pas cette puissance contestataire, elle se débattant sur un autre terrain, celui de l’esthétisme, du formalisme ou de la recherche d’une certaine harmonie visuelle. Certaines pèchent par manque de clarté dans l’énoncé mais est-il question de comprendre ou de ressentir ? Le Salon de mai ferme ses portes aujourd’hui, probablement définitivement, sauf plébiscite contradictoire, pour laisser place à de nouvelles aventures en 2018.