Pourquoi ne pas poursuivre à partir de là où l’on s’était arrêté la semaine dernière ? C’est autant utile que nécessaire parce que, à l’approche des échéances, le pays, ou plutôt ceux qui sont censés le diriger semblent vouloir nous embarquer ou nous ramener dans un bateau fou. Pour une traversée qui donne le tournis.

A quoi s’attellent ces jours-ci ceux qui doivent avoir comme préoccupations majeures la solution des grands problèmes du pays et des soucis au quotidien des Mauriciens ? A des fadaises. Comme l’utilisation d’épithètes péjoratives d’un autre siècle comme “cholo”. Comme si on ne pouvait pas critiquer sans tomber dans le dénigrement. Pour reprendre ce que disait exactement Pravind Jugnauth lui-même il y a quelques jours pour dénoncer ceux qui, selon lui, se montrent trop sévères et personnels à son endroit.

Au lieu de voir comment améliorer, si ce n’est sauver, ce qui reste des deux fleurons de la gestion publique que furent, jadis, Air Mauritius et la State Bank, en attendant de pouvoir scruter de plus près Mauritius Telecom, de petits conseillers politiques sont, en ce moment, très mobilisés pour faire le procès des économistes de la MCB qui auraient asséné quelques vérités pas bonnes à entendre sur certains de nos indicateurs. Ils ont tous organisé des défilés médiatiques pour faire la leçon à ceux qui, sous tous les gouvernements, ne se sont jamais gênés pour dire leurs quatre vérités aux gestionnaires de l’économie et des finances.

Le débat économique est ainsi partout. Chacun interprète les chiffres comme il veut, selon la position qu’il occupe. Ceux qui sont en situation de décision vont tout faire pour embellir le tableau, tout présenter sous un jour très favorable, en insistant sur les bons indicateurs et en masquant ceux qui peuvent potentiellement nuire à l’avenir du pays, comme le niveau de l’endettement et le peu de considération accordée à la préservation de l’environnement, alors même que nous ne sommes qu’une petite île vulnérable.
Ouvrons une parenthèse ici pour signaler des faits plutôt insolites et qui pourraient être liés.

Madagascar avait octroyé, fin 2017, six licences de pêche à des navires chinois en dépit des critiques sur la surpêche qui frappe la région. Or, ces navires n’avaient pas de base et ils ont pêché un peu partout et ont disparu des horizons malgaches.
Et, en cette fin de semaine, la presse a rapporté qu’il y avait exactement six navires qui étaient au large d’Albion, qu’ils n’avaient pas eu l’autorisation d’accoster au port parce que les frais étaient trop élevés, que ces engins flottants sans ancrage fixe sont à la recherche d’un pavillon national, mais qu’ils sont toutefois interdits de pêche et restaient sous surveillance. Faudrait voir. De plus près.

On dirait que ces six navires auraient décidé de prendre le large au lendemain même d’une présidentielle qui annonce une alternance dans la grande île. Certains observateurs ne sont d’ailleurs pas loin de penser que l’accord de pêche avec un consortium chinois conclu le 5 septembre dernier à Pékin, en marge du sommet sino-africain, deux jours avant la démission du président, a eu une incidence sur sa déroute. Cet accord plutôt secret porte sur des investissements de 2,4 milliards d’euros, près de Rs 100 milliards.

C’est dire qu’il faut se méfier des accords ronflants à coups de milliards comme, hier, avec CT Power, aujourd’hui Agaléga ou le Japon ; que le peuple peut sanctionner ce genre d’arrangement fait dans son dos et que l’économie est un sujet trop sérieux pour être analysé avec un filtre partisan.

Et, à côté de ceux qui veulent tout faire pour promouvoir leur campagne politique et leur avenir personnel, il y a, heureusement d’ailleurs, ceux qui sont les acteurs quotidiens de la vie économique et qui sont bien placés pour dresser un portrait bien plus réaliste de la situation, saluer ce qui est manifestement bon tout en mettant en garde contre les faiblesses et les dangers potentiels qui peuvent nous guetter.
Rien donc de bien nouveau sous le soleil, sauf que les observations des analystes de la banque privée sont venues modérer les belles envolées du ministre et de ses conseillers recrutés pour faire de la propagande et assurer le service après-vente du chef, dont certains entretiennent toujours des passerelles avec des organismes corporatifs connus pour leur talent à toujours caresser dans le sens du poil, si ce n’est à placer leurs cadres, leurs bons petits soldats du commerce et de l’industrie dans des postes stratégiques publics.

C’est dans cette perspective que le Premier ministre et ministre des Finances, dans  deux déclarations parlementaires, a vanté le bon positionnement du pays dans certains classements, sans nous dire comment cela se compare à la décennie écoulée. Et si le pays n’était pas revenu au même rang qu’il y a quelques années. Il n’y a finalement pas de quoi pavoiser.

Mais ça, il ne faut pas le dire et encore moins l’écrire. Pour le MSM et son allié, le ML, il y a une allergie, pas chronique, mais permanente et pathologique qui s’est développée contre tout ce qui peut de près ou de loin s’apparenter à une critique ou même à un début du commencement d’une dénonciation. Lorsque les méthodes traditionnelles de pressions ou de menaces ne marchent pas, c’est l’arsenal légal qui est musclé pour terroriser ceux qui osent penser autrement, qui expriment des idées contraires et qui portent la parole contradictoire.

C’est le décor qui a servi aux récents amendements visant à restreindre la portée des commentaires sur les réseaux sociaux. Et qui aurait cru que Maneesh Gobin qui serait l’artisan d’une telle démarche? On ne reconnaît plus le jeune avocat, soucieux des notions de transparence, de droits des l’homme et de liberté d’expression, surtout depuis qu’il a facilité le paiement d’un jackpot de Rs 15 millions à Raj Dayal. Et si celui qui a dit que le Sun Trust est capable de broyer les neurones les plus alertes avait raison.

JOSIE LEBRASSE