L’invité de ce dimanche 23 mars est Faizal Jeeroburkhan, ex-pédagogue du Mauritius Institute of Education (MIE) et membre actif de Think Mauritius. Ce groupe de réflexion vient de publier un rapport analysant la situation dans le système éducatif mauricien disponible sur son site web. Nous sommes allés demander à Faizal Jeeroburkhan des précisions sur ce rapport qui préconise un changement drastique du système éducatif mauricien.

Vous êtes un des membres fondateurs de Think Mauritius, qui publie régulièrement des rapports sur la situation socio-économique du pays. Avant d’arriver à son dernier rapport, expliquez-nous ce qu’est Think Mauritius ?

C’est un groupe de réflexion, une association créée il y a une dizaine d’années par un groupe de professionnels retraités, dont le regretté Dan Bhundoo, pour discuter des problèmes économiques, sociaux et environnementaux du pays. Puis, nous avons décidé de nous transformer en groupe de pression pour aborder des questions d’enjeu majeur pour le pays. Nous avons donc constitué un think tank, avons choisi le nom de Think Mauritius et décidé de produire, de temps à autre, des rapports sur des sujets de société. Nous avons jusqu’ici publié une demi-douzaine de rapports destinés aux décideurs et au grand public.

Ces rapports sont-ils lus et provoquent-ils des retours ou des réactions des décideurs du pays ?

Nous sommes régulièrement invités sur les radios privées pour parler de nos rapports. Nous avons des réactions, des commentaires des ONG, des associations, des membres du public sur les réseaux sociaux, mais pas des autorités directement concernées pour le moment.

Dans la mesure où ce sont les politiques qui changent les lois du pays, les rapports de Think Mauritius ne devraient-ils pas leur être adressés ?

Nos rapports sont envoyés à tous les partis politiques, mais il n’y a pas de réactions de leur part. Cela étant, nous voulons absolument garder nos distances de la politique partisane. Nous n’avons pas de poids politique, nous n’avons pas de réservoir de vote à offrir, mais nous espérons pouvoir, à travers nos rapports, aider les électeurs à réfléchir sur des enjeux précis et à terme modifier leur manière de voter. En leur faisant comprendre que, par exemple, l’État ne fait pas de cadeau en accordant l’éducation gratuite ou en augmentant les pensions, puisqu’au bout du compte, le citoyen aura à payer pour cela.

N’êtes-vous pas découragé de savoir que le résultat de votre réflexion n’intéresse pas, n’est pas pris en compte par les décideurs ?

Se décourager signifie arrêter ce travail de réflexion qui, nous le croyons, est nécessaire pour l’avancement du pays, pour attirer l’attention des Mauriciens sur certains problèmes économiques et sociaux.

Le dernier rapport proposé par Think Mauritius est sur le système d’éducation. Pourquoi avez-vous choisi ce sujet ?

Parce que c’est un sujet d’importance vitale pour le pays et son avenir. C’est un sujet que je connais bien puisque j’ai fait la formation des enseignants pendant plus de quarante ans au Mauritius Institute of Education. Le système éducatif est actuellement dans un état déplorable.

Dans le résumé du rapport, Think Mauritius écrit que dans les années 1980-90, le système éducatif se portait mieux. Mais, déjà, on enregistrait 30% d’échecs au CPE, des milliers d’enfants qui quittaient le primaire sans savoir lire, écrire et compter. Qu’est-ce qui était mieux avant ?

Le système était meilleur parce qu’on utilisait ceux qui ne réussissaient pas pour la main d’œuvre des usines et de certains postes dans l’hôtellerie. C’était sans doute la seule façon qui existait pour faire tourner la machine économique et procurer de l’emploi. La situation n’était pas parfaite, mais elle était acceptable à cette période. Mais aujourd’hui, avec les avancées et les changements intervenus au niveau local et international dans le domaine de l’éducation, on ne peut pas se contenter de continuer à colmater le système. Il faut revoir le système de fond en comble, réfléchir et repartir sur de nouvelles bases. Il ne faut pas cantonner l’éducation à la formation nécessaire, hier pour travailler dans une usine, aujourd’hui dans un call centre, afin de faire tourner la machine économique. L’éducation sert aussi à apprendre des valeurs d’intégrité, de travail bien fait, de lutte pour la justice, pour la méritocratie, de combat contre la fraude, la corruption et les passe-droits.

Mais, à ce que l’on sache, aucun programme scolaire local ne traite de ces questions. Tous les programmes n’ont qu’un objectif : faire apprendre par cœur aux élèves les réponses aux questions qui pourraient être posées aux examens pour avoir un résultat permettant d’avoir une place dans un star college !

Vous avez raison. On n’apprend pas à l’élève à discuter, à réagir, à débattre, à avoir une opinion, bref, à apprendre à maîtriser les outils qui lui seront nécessaires dans la vie. Les programmes scolaires ne relèvent pas globalement de l’éducation, mais de sa composante qui s’appelle l’instruction nécessaire pour passer des examens. Il faut pouvoir passer des examens, mais cela ne suffit pas pour réussir dans la vie. Il faut également le savoir-faire et savoir-vivre pour qu’un élève soit complètement armé pour affronter la vie. Il ne suffit pas pour cela de connaître les réponses aux questions apprises par cœur, il faut aussi savoir travailler avec ses mains, son corps, son esprit, et cela passe par la musique, le sport, la danse. L’éducation globale passe par trois étapes : l’information, la formation et la transformation. C’est parce que depuis des années on se concentre sur l’information — donc sur l’instruction — en négligeant les deux autres étapes que nous avons les problèmes de société actuels : mauvaise conduite, non-respect, violence et drogue dans les écoles.

Nous sommes dans un cercle vicieux, dans la mesure ou les enseignants ont été formés à une pédagogie dont l’objectif est de respecter le programme et de faire les enfants passer les examens…

Dans l’éducation, tout repose sur les enseignants. Si eux-mêmes n’arrivent pas à se remettre en question, à changer leur manière de faire et leur façon de penser, il n’y a pas grand-chose que l’on puisse faire. Mes anciens collègues ne vont pas aimer ce que je vais dire, mais il faut revoir ce que fait le MIE en termes de formation. On donne aux futurs enseignants un programme qui privilégie l’instruction. C’est comme apprendre à un enfant à monter à bicyclette sans lui donner une bicyclette. On lui apprend la théorie, pas la pratique.

Mais ces programmes d’études sont faits par des hauts gradés de l’éducation qui sont, par ailleurs, auteurs des livres qui sont utilisés dans les classes et qui ont pour objectif de faire passer les examens. C’est un autre élément très important du cercle vicieux qu’est le système d’éducation…

Vous avez raison. Le MIE fait la formation des enseignants avec l’idée qu’ils vont changer le système en allant dans les écoles et collèges. Mais le problème, c’est que c’est le système qui change l’enseignant. Comme il ne peut pas le changer, il se contente de le perpétuer, parce que sur le terrain, il est confronté au maître d’école et à l’inspecteur, qui ne veulent qu’une chose : que le programme soit appliqué. Comme ils sont obligés de le faire, les enseignants entrent dans le système et certains deviennent donneurs de leçons particulières qui contribuent à priver, d’une certaine manière, les enfants de la liberté nécessaire à leur épanouissement. Le temps que les enfants pourraient utiliser pour jouer, faire de la musique, de la danse, découvrir la nature est monopolisé par les leçons particulières, souvent dans des garages transformés en classe de plus de quarante élèves qui font ce qu’ils auraient dû avoir fait en classe !

Qui a la responsabilité de penser le système d’éducation mauricien dans son ensemble ? Qui est le responsable de cette situation que nous venons de décrire ?

Le ministère de l’Éducation. Savez-vous qu’aucun des hauts cadres de ce ministère ne veut venir débattre de l’éducation et de ses problèmes en public. À chaque fois qu’une radio privée organise un débat, le ministère se faire représenter par l’attaché de presse de la ministre. Est-ce qu’il n’y a aucun de ceux qui prennent les décisions au ministère de l’Éducation qui soit capable de venir les justifier, les défendre ?

Il n’y a pas d’issue puisque le système d’éducation en cours est perpétué par les cadres du ministère et de ses institutions, les enseignants incapables de faire autrement et, il faut le souligner, les parents qui, tout en grognant, pour la forme, conduisent leurs enfants aux leçons particulières. Ils sont tous complices pour perpétuer le système d’éducation

Oui, les parents perpétuent eux aussi le système. Les parents mauriciens ont une mauvaise notion de ce que doit être l’éducation qu’ils devraient exiger pour leurs enfants. Cette revendication pédagogique fondamentale aurait dû être portée par les Parents Teachers Associations de chaque école. Le rôle de la PTA est veiller au bien-être de l’enfant dans une école bien entretenue, mais avec également un œil sur l’enseignement qui est dispensé. Mais la plupart des PTA sont dans le système et au lieu de se battre pour que les élèves aient un programme adapté à leurs besoins, ils ne se font entendre que pour réclamer des transferts d’enseignants. Pour eux, comme pour beaucoup de parents, l’éducation c’est la scolarité, c’est préparer l’élève à passer l’examen.

Il faut dire que ces parents sont de la génération CPE et ont été quelque part formés comme enseignants et élèves par des experts du MIE comme vous ! Passons à autre chose. Plus, précisément au nine-year schooling, qui était censé réformer le système d’éducation. Est-ce que cela a été le cas ?

J’avais de l’espoir dans ce programme qui avait de bonnes idées et propositions. Mais, malheureusement, tout est resté sur le papier et il n’y a pas eu de grand changement sur le terrain. Finalement, je me demande si ce n’est pas pire qu’avant. Le nine-year schooling avait pour objectif de mettre fin à la compétition à la fin du cycle primaire, mais aujourd’hui, elle a augmenté. Avant, après le CPE, les élèves avaient moins de pression de la Form I à la Form III, avaient un peu de temps pour se reposer. Aujourd’hui, l’élève commence à prendre des leçons à partir de Grade 7 pour se préparer à l’autre examen. Au lieu de libérer l’élève des leçons particulières, le nine-year schooling l’oblige à en prendre plus.

Nous venons de passer du temps à souligner les failles — pour ne pas dire les dysfonctionnements — du système éducatif mauricien. Est-ce que Maurice est une exception ou est-ce qu’au niveau mondial l’éducation traverse une période de crise ?

C’est une crise mondiale, mais certains pays, surtout ceux du nord de l’Europe, mais aussi Singapour, le Japon et la Nouvelle Zélande ont moins de problèmes parce qu’ils ont changé de système. Par exemple, en Finlande, ce n’est qu’à l’âge de seize ans qu’un élève passe son premier examen. Je ne dis pas qu’il faut copier ce système, mais je dis qu’il faut prendre des mesures pour rénover afin de pouvoir avancer, sinon, nous allons reculer. Si le système d’éducation n’est pas changé, il n’y aura pas de développement pour le pays. Ailleurs, l’accent est mis sur le développement du préprimaire, la base de l’éducation, avec des budgets allant jusqu’à 10% de l’éducation. À Maurice, ce secteur est le parent pauvre de l’éducation et il n’obtient que 1,5% du budget. Dans les années 1980, on a fait des efforts pour le développement du préprimaire mais, depuis, on a changé de cap et on se gargarise de « world class education » en s’endormant sur ses supposés lauriers. Le problème, c’est qu’on refuse de voir les faiblesses du système pour se concentrer sur ses quelques bons côtés. En se contentant des bons côtés, on n’avance pas, on stagne.

Est-ce le personnel politique ou les fonctionnaires qui profitent du système actuel qui refusent de le remettre en cause pour qu’il puisse avancer ?

Il y a un mélange des deux catégories que vous avez mentionnées pour ne pas toucher au système. Mais il faut souligner que c’est d’abord aux politiques de prendre leurs responsabilités et de changer de conseillers s’il le faut. Il existe un mindset pour garder le système en place, ce qui, à terme, ne peut que freiner le développement du pays. Par ailleurs, on suit aveuglément le système anglo-saxon, alors que les pédagogues britanniques et américains se rendent dans les pays du Nord pour chercher des solutions pour améliorer leurs systèmes, les rendre plus démocratiques. Ici, on privilégie un élitisme dans le système éducatif qui va à l’encontre de l’équité et amplifie les inégalités sociales. Les couches sociales défavorisées sont étiquetées et rejetées comme des recalés du système. Souvent, elles ont des qualités non académiques valables, mais non reconnues. C’est un gaspillage de ressources humaines considérable. Nous produisons une élite accapareuse, égoïste — voire corrompue (roder boute) — au lieu d’une élite intègre, productive, capable de lutter pour la justice, l’égalité, la méritocratie, la démocratie et la transparence.

Que faut-il faire concrètement pour changer ce système ?

Il faut accepter que nous sommes dans la mauvaise direction, que nous allons vers un cul-de-sac, qu’il faut impérativement nous arrêter, nous poser les vraies questions et surtout mettre sur pied un National Curriculum Research and Development Centre, qui sera le moteur du changement, avec des gens capables, qui ont des idées, de l’expertise

Cette instance pédagogique n’existe-t-elle pas à Maurice ?

Oui, elle existe au MIE, où c’est une toute petite section. Le système éducatif fonctionne avec quatre piliers : le curriculum, la formation des profs, l’administration des écoles et les examens. Les quatre institutions qui gèrent ces piliers ne s’entendent pas entre elles. C’est le curriculum qui devrait gérer le système, en imposant des normes, mais à Maurice, dans ce secteur de l’éducation, c’est la queue qui dirige le chien. Il faut donner plus de moyens à cette unité, avec des gens capables, pas des nominés politiques…

Des gens comme vous ?

Pas du tout! Je n’attends et ne recherche rien de personne. Il faut que cette instance fasse un audit de tout le système d’éducation et c’est à partir de là qu’on va définir une vision en consultant, non seulement les éducateurs, mais aussi les économistes, les sociologues, les psychologues, les urbanistes, les ONG, tous ceux qui sont concernés par l’éducation et se donnent les moyens et le temps nécessaire. Il faut revoir tout le système pour que l’élève ait de l’information et de la formation, afin qu’il puisse effectuer sa transformation tout en apprenant avec plaisir. Sinon, Maurice va rester en arrière dans ce monde qui avance rapidement sur tous les plans.

On est obligé de vous poser cette question : est-ce que vous croyez vraiment qu’à Maurice on puisse faire ce que vous venez de décrire dans un système éducatif, où ceux qui décident estiment que le système est le meilleur qui soit ?

Maurice ne peut pas continuer à dépenser Rs 18 milliards par an dans un système éducatif qui est loin d’être performant et qui, en tout cas, ne permet pas au pays de se développer comme il le faudrait. Comment peut-on dépenser Rs 4 milliards dans l’éducation gratuite, alors que la majorité des élèves prennent des leçons particulières ? Nous ne sommes plus au stade de nous demander si nous pouvons changer de système d’éducation. Nous ne pouvons pas faire autrement : nous devons changer. Tous les Mauriciens doivent s’engager dans cette bataille indispensable pour changer le système d’éducation.

On insiste. Comment pourrez-vous arriver à changer un système soutenu par les cadres du ministère, les enseignants, les syndicats et les parents ? Tout dans le système tend à le perpétuer…

Il le faut, parce que le système est malade et les signes de cette maladie sont en train de se multiplier : indiscipline, absentéisme, violence, drogue synthétique. Ce sont des symptômes de cette maladie qui gangrène le système. Est-ce qu’on va laisser la maladie continuer à se propager sans rien faire ? En tout cas, nous à Think Mauritius, nous avons réfléchi à la question et proposons un rapport sur la question. Nous espérons que ce rapport dont j’ai résumé les grandes lignes sera lu, suscitera des réactions, mais surtout un débat sur notre système d’éducation, qui doit produire des citoyens responsables avec des valeurs qui nous permettent d’avancer.

Pensez-vous que le Mauricien a envie de changer de mindset et de système d’éducation, ou préfère-t-il garder celui en cours, qu’il a appris à maîtriser ?

Pour le moment, je ne crois pas qu’il ait envie de changer. Mais si nous voulons avancer, faire avancer notre pays, nous ne pouvons pas faire l’économie du changement de notre système éducatif. Nous n’avons pas le choix. Quand on est en train de nager, si on s’arrête, on coule. Nous sommes dans cette situation.