À la rue Robertson à Beau-Bassin, Jerry et Christine Acis accueillent sous leur toit sept jeunes hommes de Terre de Paix. Jusque-là rien d’anormal si l’on précise que le couple fonctionne comme famille d’accueil. Sauf que les chefs de famille ont à peine quelques années de plus que leurs protégés… Ce détail est loin d’être un handicap puisque cette famille est un modèle dans un domaine où d’autres éprouvent des difficultés.
Le calme régnant dans la maison des Acis ne laisse pas deviner qu’ici vivent sept jeunes hommes de 14 à 20 ans remplis d’énergie et un bébé de trois ans. On se serait attendu à des cris ou à des coups de pied dans le ballon…mais rien de tout cela ! C’est le silence ou presque ; si l’on considère les quelques moments d’excitation résultant d’une partie de jeu vidéo.
Jerry Acis, père de famille de 23 ans, nous accueille avec un grand sourire. Il explique que l’absence de vacarme fait partie des règles du bon voisinage. « Cela fait un peu plus d’un an que nous sommes installés ici et nous n’avons jamais eu de problèmes avec nos voisins. »
La bonne conduite fait partie des règles de la maison. Lorsque les jeunes arrivent chez lui, Jerry Acis leur fait bien comprendre qu’ici il est interdit de parler à haute voix, de proférer des jurons et de bousculer les plus petits. Une discipline qui porte ses fruits.
L’arrivée d’Olivier, 18 ans, provoque la joie de ses « frères ». Surtout le petit Lucas, âgé de 3 ans et fils biologique du couple Acis, tout heureux de retrouver son camarade de jeu. Olivier se jette à son tour dans la partie de jeu vidéo. Pendant ce temps, Christine, la maîtresse de maison, s’affaire aux derniers préparatifs pour le dîner.
Une belle aventure
Le couple Acis participe à une nouvelle structure familiale mise en place par Terre de Paix et il s’en sort très bien. Les enfants sont placés sous la responsabilité de cette organisation par l’État car pour des raisons diverses leurs parents ne sont pas en mesure de s’occuper d’eux.
À Terre de Paix, les plus jeunes intègrent une famille d’accueil alors que les adolescents se retrouvent à la Youth Home, où ils sont sous la responsabilité d’un Youth Leader. Chez les Acis, il y a un mélange des deux…
Il faut dire que Jerry Acis n’est pas étranger à ce milieu. Enfant de cité Kennedy, il a grandi dans une famille à problèmes. « Mon école de la vie était la rue où j’ai eu toutes sortes de fréquentation. À 13 ans, j’ai été placé dans un shelter du gouvernement. »
Le jeune Jerry y restera durant six mois avant d’être envoyé à Terre de Paix. Peu de temps après, il se retrouve dans une famille d’accueil. « Ce n’était pas évident de retrouver une structure familiale, surtout que la discipline y était assez stricte. Mais avec le temps, je comprends mieux l’importance de la discipline. »
Au cours de cette expérience, Jerry Acis aura l’occasion de retourner vivre auprès de sa famille biologique. Il éprouve cependant beaucoup de difficultés à s’adapter. Il préfère ainsi revenir à Terre de Paix où il est engagé comme Youth Leader. « Mon rôle était d’encadrer les adolescents. La plupart de ceux qui sont ici étaient sous ma responsabilité. »
Une nouvelle vie
Sa rencontre avec Christine donnera une nouvelle dimension à la vie de Jerry. Devenu père de famille, il lui est plus difficile de passer ses soirées auprès de ses protégés à Terre de Paix. La jeune femme étant d’accord pour les accueillir à la maison, une nouvelle aventure pouvait commencer.
La maîtresse de maison, seul élément féminin sur les lieux, intervient alors pour parler de son dévouement pour ces jeunes. « Je leur donne mon temps et tout l’amour qu’ils n’ont pas reçu dans leur famille biologique. » Le fait qu’elle soit à peine plus âgée qu’eux ne pose aucun problème. On la respecte, tout comme c’est le cas pour Jerry. « Généralement, les familles d’accueil préfèrent recevoir de jeunes enfants car avec les adolescents c’est plus compliqué. Mais ici il n’y a aucun problème, même si les jeunes que nous accueillons ont un passé difficile. »
Et si un écart de conduite est noté durant la semaine, toute la question sera reprise le dimanche au conseil de famille. Dans cet espace de dialogue, les « parents » rappellent les règles de la maison mais les jeunes ont l’occasion de s’exprimer, de dire ce qui ne va pas. Le week-end, c’est également un moment privilégié où on fait des jeux ou une sortie en famille.
Préparer leur avenir
Le but de cet accompagnement, rappelle Jerry Acis, est de permettre aux jeunes de réintégrer la société et les aider à devenir autonomes. « Demain, ils seront appelés à avoir leurs propres maisons et leurs propres familles. » Pour cela, les jeunes hommes participent aux travaux de la maison, selon un planning établi à l’avance. Le matin, ils préparent eux-mêmes leur petit-déjeuner et leur goûter pour la journée. Certains sont encore à l’école, d’autres suivent des formations ou travaillent.
Jerry Acis souligne avec fierté que l’un de ses protégés fréquentant un collège d’État prendra bientôt part aux examens de School Certificate. « Ce n’est pas parce qu’on a vécu des moments difficiles qu’il faut tout abandonner », souligne-t-il. Cependant, le père de famille regrette que dans des institutions comme l’école ou l’hôpital, les enfants vivant dans des centres sont souvent « méprisés ». « On leur colle des étiquettes. Nous avions ici un jeune dont la maîtresse lui rappelait systématiquement qu’il vivait dans un centre. C’est la raison pour laquelle lorsque je me rends dans certains endroits, je préfère me faire passer pour un grand frère. »
Si Jerry et Christine Acis n’ont aucun souci à se faire sur la discipline à la maison, ils sont toutefois conscients qu’il faut se méfier de la fréquentation des jeunes en société. Même s’il lui arrive de vérifier ce qu’ils font, Jerry souligne qu’il n’exerce aucun contrôle sur ses protégés. « Tout est fondé sur une relation de confiance. Si je suis toujours derrière eux, cela voudra dire que je ne leur fais pas confiance. C’est plus une question de relation que de règlements. »
Et où le couple se retrouve-t-il dans cette vie remplie ? Christine Acis affirme que lorsque les jeunes sont à leurs occupations respectives ou visitent leurs familles, Jerry et elle en profitent pour respirer un peu et se retrouver entre eux. « Je dois dire que cette expérience rend notre couple plus fort. Nous apprenons par exemple à mieux communiquer et à gérer les conflits. »
Ce n’est pas le petit Lucas qui se plaindra d’être envahi par des « grands frères ». Il est un peu le petit prince, aimé de tous. Et si beaucoup de personnes n’arrivent toujours pas à comprendre pourquoi les jeunes ont autant d’estime pour Jerry Acis, c’est sans doute parce qu’il représente pour eux, un role model et que son parcours les incite à en faire de même…