« Les faits, rien que les faits. » C’est un peu la devise de Fanny Glissant pour « Les Routes de l’esclavage », cette série documentaire en quatre épisodes qu’elle a coréalisée avec Daniel Cattier et Juan Gélas. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de sa venue ici pour accompagner la projection de trois des quatre épisodes de ce film sur l’histoire de la traite négrière atlantique, à l’IFM, à l’Université et à Cotteau-Raffin, sous l’égide de l’Ong Action, Développement Le Morne. Décrypter les mécanismes économiques qui se nourrissent de la traite négrière et rendre accessible au plus grand nombre des données et informations historiques de première main étaient ses priorités dans ce projet qui a représenté quatre ans de sa vie.

Les documentaires que vous signez ou que vous produisez traitent souvent des violences que les humains s’infligent. Pour vous, quelle est la vocation de ces films ? Quels sont vos objectifs quand vous faites un documentaire ?
La vocation du documentaire, pour moi, est assez simple. Avec ces films, on peut faire deux choses : d’un côté offrir des clés de compréhension au plus large public possible, dans cette débauche de circulation d’informations, avoir des contenus qui résument, concentrent, synthétisent certaines pensées, est très important. Les gens ont besoin de manger, se nourrir, boire, se déplacer et communiquer, et ils ont aussi besoin de comprendre le monde dans lequel ils vivent et, à ce titre, le documentaire est un outil important. C’est aussi pour toucher un plus large public que nous choisissons de diffuser ces films à travers les chaînes de télévision, plutôt qu’au cinéma par exemple.

L’autre chose, et là c’est beaucoup plus prétentieux de ma part (rires !), c’est que le documentaire peut avoir un impact sur le monde, et on espère, il peut le changer. Quand vous avez un film comme Une vérité qui dérange d’Al Gore, tout d’un coup, quelque chose s’allume dans la tête des gens, et ça a des conséquences. Quand vous avez Le cauchemar de Darwin, on fait tout de suite le lien entre trafic d’armes et nourriture. Il y en a plein d’exemples de ce type et je pourrais remonter aussi à des titres plus anciens comme Nuit et Brouillard ou Shoah, qui s’inscrivent dans une certaine histoire du monde et qui créent des images et permettent aux gens de développer leur compréhension. Le documentaire est éducatif, didactique et politique.

J’évoquais le thème de la violence parce que j’ai repéré votre film sur les violences faites aux femmes avec « Bienvenue dans le vrai monde des femmes » ou, évidemment, « Les routes de l’esclavage »…
J’ai deux obsessions : d’un côté les systèmes et les visions globales, parce qu’on n’est pas juste agissant mais on est pris dans des constructions qui nous dépassent. Et les comprendre nous permet de n’être pas juste des acteurs moutonniers et de comprendre les rêves de sa propre vie. Quant aux violences interpersonnelles, toutes les religions s’y intéressent aussi, et comment résoudre ces rapports de forces entre les hommes et les femmes, entre les puissants et les dépendants, entre les enfants et les parents. La violence est en fait au cœur du questionnement de l’humanité, c’est une réalité quotidienne, et s’y intéresser est un formidable moteur de narration : décrire la violence et voir comment elle agit. Par exemple, beaucoup de films portent sur les procès, la restitution et la remise en scène de cette violence. Elle construit véritablement la façon de raconter les histoires.

« Les routes de l’esclavage » montre très clairement les rouages du système de la traite et l’inscrit dans la continuité jusqu’à aujourd’hui. Comment l’histoire de l’esclavage éclaire-t-elle le monde d’aujourd’hui pour vous ?
L’esclavage est un système hyperplastique (en ce sens qu’il s’adapte, Ndlr) ! Aujourd’hui vous avez encore 60 millions d’esclaves dans le monde ! L’abolition de l’esclavage des populations subsahariennes n’a pas empêché que d’autres types de populations y soient réduits en esclavage. On parle généralement de l’Asie du sud-est, des Émirats, etc. Plus la tentation capitaliste ou néolibérale de réduire le coût du travail est infinie, plus on arrive à la gratuité de ce travail, ce qui peut donc s’apparenter à de l’esclavage. Se reconnecter au temps long permet de voir comment les systèmes s’adaptent et se remettent en place. Vous avez constamment un effet de balancier entre la défense des libertés individuelles et les logiques de domination économique qui écrasent, dénient, circonscrivent ces libertés.

Comment l’esclavage a-t-il changé de forme ?
Vous avez un consensus international et politique qui condamne l’esclavage et la traite, et en fait un crime contre l’humanité. Donc effectivement, ce sont des ersatz. On voit très bien qu’à la sortie de l’esclavage, deux systèmes viennent prendre le relais, à l’instar de l’engagisme.

L’esclavage est extrêmement plastique, ce n’est pas un système archaïque. Il est archaïque en ce sens qu’il existe depuis l’aube de l’humanité des pratiques esclavagistes, mais vous avez une capacité de résilience, de résistance et de mutation qui fait que ça a changé de forme… Quand vous avez des usines de plus de 5 000 ouvriers au cœur de la Chine, qui n’ont pas de liberté de déplacement, des horaires de travail conditionnés par les grandes firmes, une ascendance et une descendance complètement surveillées, on se rapproche de certaines formes d’esclavage.

Que vouliez-vous démontrer à travers cette série ? Que vouliez-vous dire de différent ou de plus par rapport à tout ce qui a été fait jusqu’ici ?
Dans ce qui a déjà été fait, deux chemins ont été traversés : l’exploration de la victimisation, qui est importante pour comprendre l’impact de l’esclavage, puis la responsabilité et la culpabilité de ceux qui l’ont perpétré. J’avais l’impression que ces deux terrains avaient été explorés et même labourés, et qu’il fallait trouver une troisième voie qui était d’observer les faits, rien que les faits, qu’il fallait aussi comprendre ces faits dans une dynamique économique. C’est extrêmement complexe. Si je prends l’exemple de mes ancêtres, il paraît assez évident que je sois descendante d’esclave. Mes arrière-grands-parents appartenaient au seigneur Pain, qui était un planteur de l’île de la Désirade.

Nous avons une trace d’une arrière-arrière-arrière-grand-mère qui est arrivée sur sa plantation. Mais ce qui est moins évident, c’est que je suis aussi descendante de maîtres, parce que ce même seigneur Pain a libéré un de ses fils naturels et que ce dernier était mon grand-grand… grand-père.

Cette histoire raconte que dans la construction de nos identités, la complexité des apports, la complexité des mélanges demande que l’on observe l’esclavage comme un tout. Essayer de tirer une frontière nette entre les bourreaux d’un côté et les victimes de l’autre ne permet pas d’appréhender les réalités. Quand bien même il y a eu de la violence, de l’oppression, de la torture et de la barbarie, je ne sais pas quelle partie de moi devrait accuser quelle autre partie de moi. Nous sommes aujourd’hui dans un temps d’observation d’un héritage commun, qui est l’héritage de l’inégalité, dont nous sommes tous héritiers, que nous soyons descendants de maîtres ou descendants d’esclaves. Et pour construire une société pacifiée, je pense qu’il faut observer cet héritage comme un bien commun, quand bien même il est douloureux. Il faut absolument confronter son passé pour cela, car sinon, nous risquons encore d’arriver à nouveau à des situations de violence, et au-delà de la violence à des situations de quasi-guerres civiles.

Comment avez-vous résolu le manque de documents visuels et pourquoi avez-vous choisi l’illustration plutôt, par exemple, que les reconstitutions avec comédiens pour représenter certains moments de l’histoire ?
Comme on était sur un parti pris de restituer la vérité historique, je ne me voyais pas très bien trouver 200 figurants très très maigres aux visages émaciés avec un tissu autour de la taille pour pouvoir faire des reconstitutions… Je me disais que ça pouvait confiner au ridicule. Après, cela fait partie des mythes sur l’histoire de l’esclavage que de dire qu’il n’y a pas beaucoup d’archives, sans même connexion à l’histoire, alors qu’en fait il y a des documents, qu’il me semblait essentiel dans un documentaire de faire revivre.

Et donc après, pour réussir à transmettre quelque chose de leur contenu et à le porter en donnant voix aux témoins et parties prenantes de l’époque, on a trouvé que l’animation était le meilleur moyen de pouvoir porter ces paroles, qu’il s’agisse de celles de bourreaux, de banquiers, d’assureurs, mais aussi d’esclaves eux-mêmes ou d’anciens esclaves. Cela permettait de restituer leurs voix, la réalité du monde dans lequel ils vivaient et la réalité de leur conception de la vie à l’époque. Aujourd’hui, dans nos sociétés très individualistes, on a tendance à plaquer nos conceptions, nos visions, notre idéologie à ce que pouvait être la réalité d’un monde passé. Et cela ne permet pas de comprendre les réelles motivations, les réels motifs qui ont amené des gens à réduire d’autres gens en esclavage.

Il y a aussi dans ces films beaucoup d’images du monde actuel dans les pays concernés par l’histoire de l’esclavage. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Les traces de l’esclavage ne sont pas seulement dans les archives ou les bibliothèques : elles sont aussi dans les paysages, les architectures de ces pays qui ont été complètement transformés par cette histoire. Maurice en est le parfait exemple, les îles des Caraïbes le sont aussi. On le voit aussi dans les répartitions territoriales, avec la ghettoïsation des populations descendantes d’esclaves, des Afro-Américains, qui sont tout à fait visibles. La Caisse de dépôts et consignations et l’hôtel de la Marine, les grands ports et de Londres, et de Nantes et de Liverpool en sont aussi des preuves visibles, de même que les forts dressés tout au long de la côte ouest-africaine sont aussi des traces visibles de cette histoire. On le voit aussi bien sûr à travers les déplacements de populations, comme au Brésil, qui se trouve être aujourd’hui le deuxième pays noir au monde. La réalité de l’esclavage est là sous nos yeux parce que ça a été un des premiers moteurs de globalisation de notre planète entre l’Europe, l’Afrique, l’Amérique et l’océan Indien.

Vous êtes-vous posé la question de la place de l’océan Indien dans cette série documentaire ?
Notre volonté était de faire entendre des paroles qui venaient du monde entier. C’est pour cette raison que nous sommes allés chercher des historiens africains, moyen-orientaux, algériens, américains, sénégalais, français, portugais, etc. Nous voulions avoir une espèce de chœur historique car ces gens travaillent depuis de nombreuses années sur ces sujets, et notre intention était de faire une synthèse de ces différents points de vue historiques qui n’avait pas encore été faite. Évidemment, la question de l’océan Indien était centrale. J’aurais voulu faire un cinquième épisode, qui raconte par exemple cette mutation entre l’esclavage et les débuts de l’engagisme et du travail forcé. Il y a eu de l’engagisme aussi dans l’Atlantique, mais ça aurait vraiment été très intéressant de développer sur les débuts de l’engagisme dans l’océan Indien et sur ses connexions avec l’Atlantique. On s’est basé pour le quatrième épisode à Zanzibar pour pouvoir offrir quelques premières clés, pour aborder l’histoire de l’esclavage dans l’océan Indien et pour pouvoir parler aussi de l’esclavage tardif.

Est-ce à dire qu’on perçoit l’esclavage de l’océan Indien comme un esclavage tardif ?
Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Il y a eu au XIXe siècle un développement impressionnant de l’esclavage qui s’est industrialisé, avec un système qui a tiré les leçons du passé et qui s’est intensifié, qui a été développé plus massivement dans l’océan Indien.

L’historien Vincent Brown parle à un moment pour les Caraïbes d’une colonisation idéale, ce qui m’a fait penser à des propos d’Édouard Glissant, quand il parlait, pour résumer grossièrement, d’une colonisation réussie en ce sens qu’elle a complètement investi ces pays en annihilant les productions locales, etc.
Je parlerais plutôt d’une colonisation totale, en ce sens qu’il s’est agi d’une construction totale d’un univers, où on a complètement éradiqué la population autochtone, où on a complètement soumis l’environnement à une production industrielle et agricole, et où on a construit des relations sociales, entre des maîtres massivement blancs et les esclaves massivement noirs. On a même inventé deux concepts : les blancs et les noirs. Vous seriez allée voir un ouvrier de la Creuse en France au XVIIe siècle, il ne se serait jamais défini comme un blanc, et c’est la même chose pour les peuples africains. Il faut attendre la mise en place de la traite et de ces sociétés caribéennes pour avoir ce système fait de maîtres blancs et d’esclaves noirs. Les concepts de blancs et de noirs se sont construits avec la traite transatlantique et avec la mise en place de ces unités de productions dans les Caraïbes. Aujourd’hui, on parle de blancs et de noirs comme si ça remontait à la nuit des temps, alors qu’en fait, c’est une émanation du système de la traite négrière.

Quelles en sont les conséquences aujourd’hui ?
Alors, de nos jours, nous avons eu des manifestations très importantes en 2009 avec un monsieur qui s’appelle Élie Domota, un syndicaliste guadeloupéen qui a déclenché une grève générale aux Antilles avec son mouvement Liyannaj Kont Pwofitation (LKP, qui signifie Collectif contre l’exploitation outrancière). Il y a eu aussi des mouvements assez explosifs en 2017 en Guyane. Ces relations de domination, ce sentiment de hiérarchisation entre les anciens propriétaires terriens, anciens propriétaires d’esclaves avec les populations de descendants d’esclaves existent. La tension est palpable. Elle a muté. Aujourd’hui, il n’y a plus que deux usines de cannes en activité sur l’île de la Guadeloupe et le raffinement du sucre se fait entièrement en France. On a donc une relation de très forte dépendance entre la Martinique/Guadeloupe et la métropole. Vous avez un taux de chômage des jeunes qui est de 50%, une criminalité qui explose. Tous ces systèmes de paupérisation de la population caribéenne, sans être directement issus de l’esclavage – ce serait une aberration de dire ça –, ces sociétés en sont forcément héritières, avec toutes les séquelles, les blessures, le ressentiment, le côté complètement passionnel que ça peut créer, et certainement à juste titre. Les conséquences sont globales, immenses.

Est-ce réparable, en ce sens où nous avons eu par exemple à Maurice la Commission Vérité et Justice, qui a fait tout un travail de recueil de données et de témoignages de descendants, dont il est sorti un très gros rapport avec toute une série de recommandations, qui n’ont pas encore été mises en application ? Que pensez-vous de ces démarches ?
Les sociétés ont des pensées singulières, ce sont des mondes à part entière. Elles portent en elles des germes, ou du moins une part, de la solution dans leur façon de reconstruire la relation. La solution n’est pas juste institutionnelle, elle est aussi dans l’échange et la communication entre les gens, tout simplement parce que nous sommes des êtres humains. Après, quand le système est aussi globalisé, il est normal que l’institution le prenne en charge et prenne en charge la possibilité de l’expression de ces mémoires. La mise en place est mondiale dans le sens où vous avez un grand musée à Washington qui se fait justement dans les lieux de pouvoir, vous avez la Fondation pour la mémoire de l’esclavage qui va se monter dans les lieux de pouvoir à Paris. Bien plus que dans les sociétés directement héritières de cette histoire, sur les terres où a eu lieu la mise en esclavage, c’est évidemment dans les sociétés commanditrices qu’il faut faire résonner la mémoire : à Paris, à Washington, à Londres, à Amsterdam. Les enjeux se situent dans cette espèce de double tension au plus près des lieux de pouvoir et d’argent, où il faut raviver cette mémoire, et dans un travail de relation avec la réalité de ces sociétés directement issues de l’esclavage.

Trouvez-vous que cela ne se fait pas suffisamment dans les pays qui étaient commanditaires ?
Le problème, c’est que c’est toujours l’histoire des autres, et on est dans la culture du dominé dominé… Il a quand même fallu une loi pour cela en France. Il faut non seulement reconnaître l’esclavage comme un crime contre l’humanité, mais il faut que la recherche prenne en charge ce sujet pour questionner non pas juste des descendants d’esclaves, mais la société tout entière. Il nous a fallu quatre ans pour mener à bien ce projet de série documentaire. Les résistances sont énormes, même elles ne se veulent pas malveillantes au début, quand elles disent « on connaît, on en a déjà parlé ». Mais où sont les travaux ? Qui discute de ça ? Raconter l’histoire de l’esclavage des populations subsahariennes du VIIe siècle jusqu’à nos jours, ça n’avait jamais été fait en documentaire. Ça montre bien qu’il y a eu des résistances pour en parler.

Comment le contact s’est-il établi avec l’Ong Action, Développement Le Morne, qui vous a fait venir ici ?
Agathe Desvaux : Sylvie Dejour, qui s’occupe de toute la communication de cette association, connaît quelqu’un chez Arte qui lui a parlé de cette série documentaire. Nous l’avons regardée et, avec mon Ong, qui mène des actions pour le village du Morne, nous avons trouvé qu’il pourrait être intéressant pour Maurice. Au-delà des projections, l’idée était aussi d’avoir Fanny Glissant avec nous, qui puisse parler au public mauricien, et sur le site du Morne. On ne met pas assez en lumière cette partie de l’histoire et nous souhaitions mettre en place un dialogue à ce sujet.

Et ces films sont-ils diffusés au cinéma ?
Non, mais ils sont disponibles en DVD, sur Arte éditions. Nous avons privilégié la télévision pour toucher un maximum de spectateurs. La série a d’abord été diffusée en même temps sur la chaîne Arte et sur France O, parce que j’avais approché aussi France Télévision.