Pour l’heure, elles ne sont que quatre à souhaiter être prises en charge et traitées par le centre résidentiel La Chrysalide. Situé à Bambous, ce centre a vu le jour en janvier 2005, grâce aux initiatives conjointes de la société civile et du Fonds Européen de Développement. Il est, à ce jour, dans l’île, l’unique structure d’accueil et de traitement en résidentiel destiné aux femmes victimes de substances telles que le Brown Sugar, le Subutex, le gandia, l’alcool, mais aussi du commerce sexuel. Durant ces 10 dernières années, La Chrysalide a accueilli et aider des centaines de Mauriciennes. Rencontres…
Marlène Ladine, directrice de La Chrysalide dès le tout début, peut afficher des traits tirés — pour avoir passé la nuit avec ses résidentes, au centre — mais elle n’en démord nullement : « Nos résidentes sont chacune des femmes avec des spécificités et des particularités diverses, certes. Elles ont chacune leur individualité et leur parcours propre à elles. Chacune a sa façon d’aborder le traitement. L’une d’elles me touche particulièrement… » Et Mme Ladine d’expliquer comment Mary, 38 ans, « se bat, avec beaucoup de conviction, en ce moment. Cette mère de trois enfants veut s’en sortir. Pourtant, elle n’a pas un très long parcours de toxicomane… Cependant, elle a réalisé que si elle restait esclave du Brown Sugar, ce serait, pour elle, synonyme de la mort. Elle a décidé de se battre. Pour elle, mais surtout pour ses enfants. » (Voir le témoignage de Mary plus loin).
Il faut « au minimum, une année de résidentiel, ici, au centre, si on veut sortir de l’enfer des addictions, mais surtout, le plus difficile, retrouver ses repères dans la société active ; s’y intégrer et trouver sa place », assure Marlène Ladine. En 10 ans, la situation a « définitivement changé, continue notre interlocutrice. Et pas positivement. » La directrice de La Chrysalide s’appuie sur des arguments solides pour étayer ses dires : primo, « Le profil des victimes a changé quasi complètement. Il y a 10 ans, nos premières résidentes étaient des adultes qui ont passé la trentaine, voire les 40 ans. Elles avaient un parcours de toxicomane de plusieurs années. Et venaient de milieux où leurs familles ne les rejetaient pas sans autre alternative de secours ! »
Or, depuis ces deux ou trois dernières années, « les victimes sont des femmes de plus en plus jeunes, et surtout, beaucoup plus vulnérables. » Notre interlocutrice explique comment « une ado de 14 s’est retrouvée ici… Elle était en miettes ! À 8 ans, elle était victime d’abus sexuels. À 13, elle vivait déjà avec un concubin qui la contraignait à se prostituer… Ce n’était plus une enfant, et pas encore une femme. Elle ne savait plus elle-même où elle en était… » Les animatrices de La Chrysalide admettent « avoir eu toutes les peines du monde a l’aider. » Au bout de trois mois, « elle est partie. Elle ne pouvait plus adhérer au programme. »
Des résidentes qui viennent pour se faire traiter puis qui abandonnent le programme, Marlène Ladine et son équipe en voient « beaucoup. » Cependant, nuance-t-elle, « il ne faut pas considérer la rechute comme un échec ou un obstacle. Quand une résidente a passé quelque temps, ici, que ce soit une semaine, un mois ou autre, elle a déjà commencé un certain travail sur elle-même. »
Plusieurs facteurs sont à la base de ce comportement chez les résidentes, explique Mme Ladine. « D’une part, la majorité des femmes qui viennent ici pour se faire traiter ont un parcours de toxicomane et de travailleuse du sexe. Ce qui est très particulier, car quand on a vécu plusieurs années dans cet environnement, on n’a plus les mêmes repères que les autres femmes qui vivent leur quotidien selon les besoins de leurs familles et les leurs. » De fait, soutient la directrice, « outre le fait qu’elles ne vivent que pour aller chercher leur dose de drogue, ces femmes jouissent aussi d’une immense liberté : je ne fais pas le ménage, je ne range pas, je fais la lessive si je veux… Et quand elles se retrouvent ici, et qu’on leur impose, comme partie du traitement et de la réhabilitation, qu’elles fassent la cuisine, nettoient les chambres, fassent le lit, s’occupent du jardin, des animaux… Souvent, c’est « too much » pour nombre d’entre elles. »
De même, continue Marlène Ladine, « avec la nouvelle spécificité, de très jeunes femmes âgées entre 18 à 35 ans qui viennent vers nous, avec les plus jeunes, on a doublement du mal. » Son parcours de travailleuse sociale lui permet d’expliquer comment « quand on est jeune, qu’on a commencé à toucher aux substances, on a encore envie de s’amuser et non pas de se ranger ! » C’est donc la volonté qui fait défaut.
Plus encore, poursuit la directrice de La Chrysalide, « les femmes qui étaient victimes des fléaux sociaux, et qui étaient nos premières bénéficiaires, avaient commencé par l’opium, qui n’est pas, comme le Brown Sugar, un produit qui isole le consommateur. Ce qui fait que quand elles arrivent ici, les usagères de drogues injectables n’arrivent pas facilement à communiquer avec les autres résidentes ni se résoudre à vivre en groupe, dans un premier temps. Un autre élément qui les pousse vers la porte… C’est tout un travail qui fait partie de la thérapie désormais, puisque la donne a changé. »
Autre aspect différent et qui influe sur le comportement des résidentes : la précarité sociale. « La plupart de ces femmes n’ont aucun refuge, aucun toit au-dessus de leur tête. Elles n’ont pas de maison et leurs proches les ont carrément rejetées. » Marlène Ladine est rejointe sur ce point par son assistante et directrice de thérapie, Georgette Talary : « Dans certains cas où nous avons pris contact avec des familles de résidentes, leurs parents nous ont répondu tout simplement : « Li kot ou ? Abe garde li labamem… Nou pa oule ni retrouv li, ni ena narien a fer are li. » »
Mais au bout du compte, dit Georgette Talary, « en 10 ans, nous en avons fait du chemin ! Certes, nous avons davantage tendance à concentrer nos efforts sur là où on décèle des failles, où on dénote des problèmes, des faiblesses… C’est inévitable, car inné en nous, de vouloir toujours solutionner des problèmes, chercher à améliorer les prestations offertes. » Cependant, dit-elle, « il faut aussi concéder qu’un certain travail a été abattu en amont. »
Et Marlène Ladine de renchérir : « Je suis heureuse quand je rencontre ces ex-résidentes qui s’en sont sorties. Celles qui ont trouvé un emploi. Celles qui ont refait leur vie et ont une famille. » Plusieurs exemples lui viennent en tête : « Une qui a appris à nourrir des animaux quand elle était ici et qui a lancé sa propre affaire : elle dirige aujourd’hui une petite et moyenne entreprise. Il y en a aussi une autre qui a commencé comme démarcheuse (sales representative) et qui a trouvé de l’embauche dans le secteur de l’hôtellerie. Il y a plein d’exemples comme ça de ces femmes qui ont réussi. Mais cela n’a pas été un travail facile ni pour elles ni pour nous. »
Mais au final, soutiennent les deux responsables de La Chrysalide, « le fait que l’on aime ce que l’on fait, qu’on aime ces femmes, qu’on veut les aider à retrouver leur dignité et leur indépendance économique pour qu’elles puissent vivre pleinement leur vie, c’est ce qui nous motive au jour le jour, malgré toutes les difficultés rencontrées en cours de route. »