Cette année, la Journée de la Femme est marquée du sceau de la violence ; et dans certains cas, de violences extrêmes, entraînant la mort. Femme découpée au « grinder » ; une autre, démembrée en plus d’une dizaine de morceaux et jetée dans un bassin ; une autre encore, brûlée vive ou cette autre tailladée et mutilée au moyen d’une arme tranchante… : la montée de violences, jusqu’ici, à l’égard des femmes, a de quoi inquiéter. Qu’est-ce qui pousse un être humain à recourir à la violence, aux moyens les plus inimaginables avec l’instinct de tuer, et sombrer, parfois même, dans une folie meurtrière ? Le Dr Anil Banymandhub, consultant en psychiatrie, et Ibrahim Koodoruth, sociologue, donnent leurs avis sur la question et avancent des propositions, en amont de ce problème récurrent et très alarmant.
D’abord et prioritairement, des « structures d’accueil fortes et solides ; des portes fermes, vers lesquelles se tourneraient ces femmes vulnérables. Mais pas qu’elles, car il y a aussi des enfants et des jeunes, fragilisés par diverses problématiques, qui ne savent vers qui se tourner quand ils se sentent en danger, parce que les structures déjà existantes ne font plus leurs preuves. Il faut donc des refuges qui seraient véritablement fiables et « secure » », avance, d’emblée, le consultant psychiatre, Dr Anil Banymandhub. Ceux-ci seraient, selon le professionnel qui compte plus d’une vingtaine d’années de pratique en Angleterre, « un début de solution. Parce que les autorités et les structures actuelles ne peuvent offrir un cadre « safe and secure » à ces personnes vulnérables, victimes de violences diverses ».
Le sociologue Ibrahim Koodoruth estime, pour sa part, que « nos institutions n’ont pas été renforcées, suivant l’industrialisation qui a caractérisé notre jeune société. Ces crimes très violents sont quelques-uns des symptômes d’un urbanisme accéléré. » D’où, craint-il, « une escalade qui amènerait même jusqu’à l’émergence de tueurs en séries ou de psychopathes, comme on en voit, par exemple, aux États-Unis… » Pour le sociologue et chargé de cours à l’Université de Maurice (UoM), « la société mauricienne s’est développée à la vitesse grand V en un court laps de temps. Et on assiste, autour de nous, de manière assez conséquente, à une évolution qui tend vers l’imitation d’une société fortement empreinte de l’Occident. Il n’y a, à priori, aucun mal à cela, sauf que nos institutions, qui ont pour rôle d’agir comme des garde-fous pour la société, n’ont pas bénéficié d’un « lifting ». Nos institutions sont en déphasage total avec le progrès qu’a connu le pays et qui entraîne, chez ses habitants, des changements de comportements… » Il faut donc, note-il, « de nouveaux outils, adaptés à notre temps, pour répondre aux aspirations de maintenant et de demain ».
L’homme, rappelle-t-il, « n’est ni un automate, ni un exécutant. Il a besoin d’espace, vital, pour vivre, respirer, se mettre en question, réfléchir, sentir, se projeter dans un espace. Or, avec la rapide industrialisation, ces étapes ont été sautées ; voire, oblitérées ! » Il élabore : « La cellule familiale étendue n’est plus. Idem pour le sens de « neighbourliness »… Nous sommes de plus en plus dans un contexte où prime « le moins que je m’implique dans la vie de mon voisin ou d’un proche/parent, le mieux je me porte ! »
Se balader avec un “grinder” en poche !
Les plateformes d’écoute, de médiations, les passerelles pour s’écouter et se retrouver ne sont plus. Cette forme d’égoïsme, d’individualisme gagne du terrain. » Aussi, estime le sociologue, « la personne étant isolée, n’a pas un espace pour exprimer ses sentiments, ce qui le frustre, le fatigue, le ronge… Elle devient alors une marmite à pression, qui emmagasine toujours plus de soucis, de colères, de frustrations… » Sans oublier, relève notre interlocuteur, « que nous sommes en permanence agressés quotidiennement par une myriade de choses : pressions au travail, à la maison, avec les enfants, les collègues, les amis… C’est une course perpétuelle. Ça n’en finit pas ! De fait, dès la moindre occasion, la personne, poussée à bout… explose ! Et souvent cela se traduit en ces actes d’une rare bestialité. »
Pour sa part, le Dr Banymandhub est d’avis que « des crimes comme celui au « grinder », ne sont pas des actes spontanés ou impulsifs. On ne se balade pas avec un grinder dans sa poche, quand même ! Il y a définitivement une dose de préméditation dans ces cas. » Ce qui amène le consultant en psychiatrie à souligner qu’il est « important d’aller à la source, de comprendre pourquoi ces hommes ont commis ces actes ; et non mettre l’accent sur quelles méthodes ils ont utilisé pour commettre leurs forfaits ! »
Rejoignant la réflexion du sociologue Koodoruth sur l’avènement des tueurs en série et des psychopathes, A. Banymandhub propose « que, de prime abord, l’on commence, enfin à recueillir des données précises et exactes. Il faut des bases de données réelles. C’est à partir de là qu’on peut démarrer un travail concret. Autrement, on sera toujours dans les approximations… » Pour sa part, le sociologue Koodoruth préconise « de revoir plusieurs aspects de notre vie, que ce soit sur le plan personnel ; affectif, social, professionnel. Où sont les psychologues du travail ? Que font des directeurs de ressources humaines ? Si chacun a un espace d’écoute et de dialogue, bon nombre de drames peuvent être évités ! » Et de rappeler qu’il est « très important d’inclure la gestion de la colère (anger management) dans diverses configurations du quotidien. »
Anil Banymandhub va plus loin : « C’est un syndrome existant dans toutes les sociétés où certains hommes se sentent plus forts, capables de tout. Il ne s’agit pas là de protection politique ou autre. Mais d’un sentiment de puissance, de pouvoir transgresser certaines barrières, en jouissant d’une certaine impunité… »