Ce 21 juin à Maurice, comme partout dans le monde, sera célébrée la Fête de la Musique. Plusieurs événements, concerts et scènes musicales sont prévus. Un jour de fête loin d’être totalement joyeux pour tous. Surtout pour les professionnels du métier, qui travaillent et vivent de la musique, comme Gérard Louis (Geda Production), le chanteur Bigg Frankii ou encore Jimmy Veerapin (Culture Events). Qui rappellent les obstacles, manquements et de difficultés rencontrés dans l’univers de la musique à Maurice, ajoutés à un sentiment de ne pas être reconnus comme des acteurs du développement artistique.

Annabelle Rose-Montenot

L’espoir ne figure même plus sur les partitions. Encore moins un miracle. Jimmy Veerapin de Culture Events ne mâche pas ses mots : Inn fatige koze. À chaque fois, c’est le même discours. Le gouvernement nous demande notre avis et nos recommandations, mais cela ne sert finalement à rien. Les autorités ont juste besoin de nous pour remplir la salle des réunions et faire de la communication autour de leur image. Le problème reste entier, voire empire. Nanye pa marse.” Comme lui, ils sont pourtant nombreux, poussés par leur passion de la musique, à persévérer et à contribuer au développement musical et artistique. Malgré les difficultés et les obstacles, les concerts, festivals, albums, et autres événements et créations musicales fleurissent à longueur d’année.

“Zot swazir figir”.

Bigg Frankii en est bien conscient : Se mo moman. Ma notoriété m’ouvre les portes et m’aide à décrocher des contrats.” L’interprète de Picoti Picota est moins sûr de son avenir : “Cela fait deux ans que je vis uniquement de la musique. À Maurice, tant qu’on est populaire, tout marche. Il ne faut pas se voiler la face. On utilise beaucoup notre image, mais les revenus ne reflètent pas la réalité et sont encore moins à la hauteur de notre talent.”

L’habitant de Camp Zoulou ainsi que Gérard Louis abordent le problème de diffusion sur YouTube : “Contrairement à ce qui se passe à l’étranger, nous n’arrivons toujours pas à faire valoir nos droits et toucher des revenus sur ce mode de diffusion.” Du côté des radios, ce n’est pas mieux. Bigg Frankii juge que “les revenus ne sont pas motivants et pas à la hauteur du nombre de diffusions de nos morceaux”. Gérard Louis aborde un autre point : “Ce sont les radios qui décident quel morceau va marcher ou pas. Zot swazir figir ki al ar zot ou ki zot pou kapav servi pou zot ban prop evenman.Jimmy Veerapin trouve que “les radios nous compliquent souvent la tâche. Elles sont davantage dans une approche commerciale et tuent le travail des artistes qui sont dans la création”.

Scènes et espaces inexistants.

En 33 ans de carrière, Gérard Louis a vécu de bons moments, et aussi “énormément de périodes de lassitude. Sof ki se mo metie. Je ne peux pas abandonner car j’ai un studio, des musiciens, des artistes que je gère et des jeunes qui font appel à moi. Je me dois d’être présent et me battre pour eux”. Actuellement en pleine préparation de sa troisième édition de Boum Fiesta de l’Océan Indien, il s’est vu refuser un des six permis pour tenir son événement dans le lieu choisi initialement. “Les explications obtenues n’ont ni queue ni tête. Inn vin enn lamod asterla. Au dernier moment, nous sommes contraints de tout revoir. Cela implique des pertes énormes. Lar, li kouma dir diziem larou loto.”

Les petites scènes offrent l’avantage de la proximité avec les fans, souligne Bigg Frankii. Mais tout artiste rêve d’une scène “où on peut venir de l’avant avec de plus grands projets”. Or, les scènes et les espaces de concert “sont inexistants et inappropriés”, et cela représente un des obstacles majeurs rencontrés par les professionnels de la musique. Jimmy Veerapin de Culture Events explique : “Il y a une mauvaise interprétation des choses. On veut nous faire croire qu’il existe bien des places où on peut organiser des événements. Sauf que le théâtre Serge Constantin est un théâtre, le SVICC ou le Caudan Arts Centre sont très chers, et les stades ne sont pas des lieux pour faire un concert comme il se doit.”

Professionnalisation du métier.

Alors que des budgets phénoménaux sont dépensés par le gouvernement dans plusieurs domaines et projets, la musique a du mal à attirer l’attention. Jimmy Veerapin et Gérard Louis s’accordent à le dire : “Jusqu’à ce jour, il n’y a aucune initiative pour que la musique devienne professionnelle. Tous les gouvernements qui se sont succédé n’arrivent pas à reconnaître notre métier.” Les deux producteurs ajoutent : “Ce sont souvent les fonctionnaires qui travaillent au ministère qui nous mettent les bâtons dans les roues. Ils ne connaissent rien à l’univers musical. Ils n’ont pas de compétences artistiques. Chacun fait ce qu’il veut, aux dépens de ceux qui vivent de la musique.”

Ils estiment qu’il est urgent de mettre en place une industrie musicale. Cela implique “la professionnalisation du métier, de tous les artistes et de leurs droits à l’image. Il faudrait aussi arrêter d’être hypocrites à notre égard car nous représentons un vrai pilier de l’économie de Maurice. Une fois pour toutes, il faut établir les priorités secteur par secteur et ne plus barrer la route aux talents et à la création mauricienne”.