Pour beaucoup, la Fête des Mères est un événement festif et familial, un brin commercial certes, mais une occasion joyeuse, réjouissante, qu’on ne manquerait pas pour rien au monde. Pour d’autres, qui viennent de perdre leur mère, c’est l’affliction, le vide, un changement radical dont ils n’étaient pas du tout préparés. Et comment échapper à ce jour de fête, triste pour eux, avec le matraquage publicitaire — d’images réjouissantes, de vitrines des magasins regorgeant d’idées cadeaux — lié à cet événement et les souhaits qui fusent de partout, à la radio, la télévision, quand on vient de perdre sa mère ? Deux jeunes filles qui ont perdu leurs parents nous parlent de la façon dont elles passeront aujourd’hui la journée de la Fête des Mères.
Djenny, 24 ans, est employée dans le marketing. Derrière le sourire accort de cette jeune femme se cache un chagrin profond. Elle était très proche de ses parents, étant enfant unique, et aujourd’hui, elle pense aux moments précieux qu’elle aurait vécu avec eux s’ils étaient encore là, surtout en ce jour où la Mère est célébrée.
« Ça fait déjà quatre ans que j’ai perdu mes deux parents. Ils sont morts à quelques mois d’intervalle, tous deux suite à des maladies. Mon papa souffrait d’une cirrhose de foie et ma maman avait un cancer aggravé d’une perte de la vue, du diabète et d’hypertension. Cela a été une épreuve très dure à surmonter, d’autant plus que je suis enfant unique et que j’étais très jeune au moment de leur décès. Actuellement, je vis avec mon petit ami, mais j’ai vécu seule durant deux ans et demi et ça n’a pas été facile », raconte-t-elle.
« Durant les périodes de fête, la Noël, le Nouvel An, la Fête des Mères… enfin, tout ce qui se fête généralement en famille, je me sens mal à l’aise. C’est un sentiment assez compliqué: un mélange de tristesse des parents perdus, une jalousie par rapport à ceux qui sont entourés, une colère en pensant aux parents délaissés par leurs enfants. Je ne sors généralement pas durant ces périodes, je préfère éviter de voir du monde et rester chez moi en attendant que tout cesse », ajoute-t-elle.
Épreuve dure à surmonter
Elle croyait qu’après un certain temps, la période de deuil terminée, elle aurait pu voler de ses propres ailes, et faire face à la vie sans la présence de ses parents : « Environ un an après leur décès, je pensais avoir surmonté cette épreuve, me disant que « oui, c’est des trucs qui peut arriver à tout le monde », que mes parents souffraient et que c’était peut-être mieux qu’ils soient partis. Mais c’était faux. À chaque moment où je me sens mal, où j’aurai besoin d’un conseil ; c’est toute cette peine qui remonte à la surface. Et ça peut durer quelques minutes ou des jours, dépendant de l’atmosphère autour de moi. »
Elle avoue que cette période de réjouissance, d’hommage et de remerciements des enfants envers leurs parents lui inspire désormais — par le vide que la disparition des siens a créé dans sa vie — un sentiment d’envie envers les autres. « Ces périodes de fête sont encore plus dures pour moi, parce que je travaille dans un département de marketing. On a plusieurs petits projets qui vont dans le sens de la fête en question. Là, par exemple, c’est la fête des mamans et je me retrouve en plein dedans avec des projets et des évènements à organiser, et sachant que ces organisations ne s’appliqueront pas à moi vu que je n’ai pas de parents, ça fait mal. Je me dis que moi je n’aurai personne à qui offrir de cadeau, pas de repas de famille, je ne peux pas aller vers mes parents, les serrer dans mes bras… ça me tue. J’envie ces gens en famille, assis autour d’une table. Ça me fait penser à nous, quand ma famille était encore complète. »
Valérie Antoine, 24 ans, est mère de deux enfants. Ce sera la première Fête des Mères qu’elle fêtera sans sa maman. Malgré la tristesse de la perte, elle tient bon, surtout grâce à ses enfants, Jean-Lou, 2 ans et Maritza, âgée seulement de 2 mois.
« Le 19 août, ça fera un an que j’ai perdu ma maman. Je me souviens encore de ce jour où on m’a annoncé la mort de maman. C’était un lundi, à 5 heures du matin. Le plus dur encore, c’était que je n’étais pas à Maurice à ce moment-là. Je ne voulais pourtant pas quitter le pays, mais elle avait insisté et m’avait encouragé pour que je profite de mes vacances en famille. Elle m’a rassurée, en me disant que tout se passerait bien pour son opération. Mais le sort en a décidé autrement. Je ne l’ai pas revue. Le 15 août, fête de l’Assomption, c’était la dernière fois que je la voyais. Cela restera un regret que je n’aie pu lui dire un dernier au revoir. Pour moi, c’est comme si qu’elle n’est pas morte parce que je ne l’ai pas vue s’en aller. Maman et moi, nous nous sommes rapprochées lorsqu’elle est tombée malade. J’allais la voir ou on se parlait tous les jours au téléphone. Je crois qu’en m’encourageant à partir, elle voulait me protéger en quelque sorte ; elle ne voulait pas que je la voie souffrir, d’autant plus que j’étais déjà enceinte de Maritza. »
Les beaux souvenirs
Valérie se rend compte de l’importance d’une mère et les changements que son absence apporte dans la vie quotidienne : « Ma vie de mère a beaucoup changé. Quand j’avais accouché de Jean-Lou, c’était plus facile avec maman qui me donnait un coup de main. Aujourd’hui, c’est le rush tous les jours, même si j’ai le soutien de ma belle-famille chez qui je vis. Quand Jean-Lou pleure et que Maritza se met à pleurer à son tour, je pense à ma maman, si elle était là elle m’aurait aidé et m’aurait dit quoi faire. Elle m’aurait donné des conseils d’une mère. Lors de ma première grossesse, ma maman était encore là. Elle m’aidait à m’occuper de mon fils et elle s’occupait de moi aussi. Elle travaillait, mais elle n’hésitait pas à prendre plusieurs journées pour moi. Mais à la naissance de Maritza, elle n’était plus là et ça faisait mal quand tout le monde venait nous rendre visite à l’hôpital ou à la maison, sauf ma maman. « 
Ses jours se passent où, absorbée par les tâches quotidiennes et l’obligation envers ses enfants, elle oublie que sa mère n’est plus là. Mais sa mère était son guide, son conseil. « Si j’arrive à surmonter le chagrin, c’est principalement grâce à mon petit frère et à sa joie de vivre. Il ne s’est pas laissé abattre par la mort de maman et ça me permet de ne pas me décourager. Peut-être que s’il passait son temps à demander après elle, j’aurais été plus triste. Mais les jours passent et sont tout différents: certains jours j’arrive à oublier son absence à force d’être occupée avec mes enfants et les tâches ménagères, mais d’autres jours il m’arrive de beaucoup penser à elle et la peine resurgit. C’est surtout le soir, lorsque tout le monde est déjà couché et que la maison est tranquille que je me rappelle qu’elle n’est plus là. Ou lorsque j’ai des problèmes personnels que j’aurais voulu confier à une oreille maternelle; je savais toujours que je pouvais tout lui raconter. « 
Sa famille avait coutume, pour cet événement, après les offices du dimanche, de déjeuner ensemble ; il n’en sera pas de même cette année : « Cette première Fête des Mères sans elle ne sera pas seulement triste mais aussi très dure, car on avait pour habitude, chaque année, d’aller déjeuner en famille après la messe. Et le soir, on dînait avec mes beaux-parents. Aujourd’hui, même si ma maman n’est pas là, j’ai toujours ma grand-mère. Cette année, après la messe, nous déjeunerons chez ma grand-mère et irons au cimetière. Le dernier plus beau souvenir que je conserve de ma maman, c’est le tendre rapprochement qu’il y a eu entre nous lorsque j’ai accouché de Jean-Lou. Elle s’est tellement bien occupée de moi que je sentais qu’elle tenait vraiment à moi. »
Et qu’en est-il de son père et de ses frères, sans la défunte ? »Aujourd’hui, c’est vers moi que mes frères et mon papa se tournent lorsqu’ils ont un problème. J’essaie tant bien que mal à être présente pour eux et aller leur rendre visite même si nous vivons à une certaine distance.