L’étendue de l’épidémie de la fièvre aphteuse à Rodrigues et à Maurice continue à mobiliser l’attention de la communauté des éleveurs et des autorités. Le début de la campagne de vaccination, qui aurait dû démarrer durant le week-end, a été reporté d’une semaine, venant ainsi compliquer l’équation. À ce matin, le bilan du programme d’abattage donnait 1 746 têtes de bétail, dont 488 boeufs ainsi que 1 968 cabris et moutons à Rodrigues, alors que le nombre est passé à 555 à Maurice avec des fermes à Highlands et à Notre-Dame sous haute surveillance des autorités sanitaires quant à la présence du virus. Par ailleurs, le ton est monté d’un cran avec une première réunion de concertation des éleveurs de Rodrigues en vue de faire entendre leur voix. Puis, il y a cette sévère mise en garde de Mgr Alain Harel, lors de la messe de l’Assomption, contre ceux qui exploitent le malheur des Rodriguais et un appel à la mobilisation au-delà des clivages politiques de tout un chacun dans l’île face à cette épreuve ébranlant les familles.
Compte tenu des deux conclusions différentes quant à la souche de la fièvre aphteuse, les autorités ont pris la décision de ne pas aller de l’avant avec le programme de vaccination lors de la réception des 10 000 doses, samedi. En effet, les derniers résultats d’un laboratoire de référence en France, obtenus samedi matin, font état de la souche O du virus alors que ceux d’Afrique du Sud privilégiaient le SAT 1, 2 et 3; d’où la commande initiale de 10 000 doses. Entre-temps, un vétérinaire spécialisé du Botswana a fait le déplacement à Maurice et à Rodrigues pour des tests de confirmation.
Dans la journée d’hier, le vétérinaire botswanais et des officiels des services vétérinaires du ministère de l’Agro-Industrie et de la Commission Agriculture de Rodrigues ont effectué le tour de l’île pour des prélèvements. Les échantillons devront être envoyés à l’étranger à des fins d’analyses et les résultats de confirmation devront tomber ce week-end. « Si le stéréotype O est confirmé, nous devrons être en mesure de passer et de réceptionner la commande assez rapidement car cette catégorie de vaccins est disponible. Toutefois, dans tout autre cas de figure, il faudra attendre en raison des délais de fabrication », fait-on comprendre dans les milieux autorisés en ce début de semaine.
Sur le terrain, que ce soit à Rodrigues ou à Maurice, le virus de la fièvre aphteuse gagne du terrain. Outre les 1 746 bêtes abattues à Rodrigues à ce matin, le nombre de fermes infectées est passé de 158 contre 137 à la fin de la semaine dernière. Des villages, comme Grand-Baie et Anse-Baleine dans le Sud, jusqu’ici épargnés, sont considérés vulnérables. À Maurice, 555 bêtes, dont des boeufs, des moutons, des cabris et des porcs, ont été abattues. Des fermes à Highlands et à Notre-Dame demeurent sous haute surveillance avec des visites de vétérinaires prévues pour aujourd’hui en vue de décider s’il faut ou non abattre le cheptel concerné.
Deux poids, deux mesures
De son côté, le chef-commissaire de l’Assemblée régionale de Rodrigues a fait le déplacement à Maurice pour des consultations avec le Premier ministre sur la marche à suivre. La question de la compensation à être versée aux éleveurs affectés et le plan de relance de l’élevage à Rodrigues seront à l’ordre du jour de ces échanges. Après la levée de boucliers des éleveurs rodriguais, dimanche, contre les barèmes discriminatoires, le conseil exécutif de l’Assemblée régionale sera appelé à revoir à la hausse la formule de la compensation décidée à ce jour.
Toutefois, la nouvelle compensation devrait être connue après le tête-à-tête entre sir Anerood et Serge Clair de ce début de semaine. Entre-temps, la Commission Agriculture de l’Assemblée régionale de Rodrigues se prépare à faire un nouveau paiement en faveur d’une centaine d’éleveurs jeudi prochain. Lors de la réunion de dimanche à Maréchal en présence de Me Chetan Baboolall, les éleveurs ont laissé parler leur indignation devant la politique de deux poids, deux mesures au sein de la République.
« Enn elver Morisyen gagne konpansasion Rs 60 000 pou ene vas laitier alor ki Rodrige gayn Rs 20 000. Ene toro Rs 50 000 Maurice. Rodrigues gayn Rs 35 000. Nou dan mem repiblik ek ena enn diskriminasyon pe pratike lor bann Rodrige », déclare Jean-Bernard Sainte-Marie. La majorité des participants à la réunion s’étonne de la différence dans le traitement alors que Rodriguais et Mauriciens sont traités sur un pied d’égalité que ce soit pour les prestations sociales ou encore le bus gratuit.
Les éleveurs de Rodrigues ont accordé un ultimatum, soit vendredi, pour que l’on rectifie le tir en termes de compensation, faute de quoi d’autres initiatives sont à prévoir. Ils comptent saisir la Cour suprême d’une demande pour revoir la compensation. L’Equal Opportunities Commission et la Commission nationale des Droits de l’Homme pourraient également être approchées en vue de corriger cette injustice. Ces éleveurs de la région ouest de Rodrigues, réunis, à Maréchal, sont également très critiques quant à la gestion de cette épidémie, qui dépasse le simple cadre d’une activité d’élevage.
Qui plus est, Mgr Harel, évêque de Rodrigues, intervenant lors de son homélie pour la messe de l’Assomption, hier, à Pointe-Canon, a situé la problématique de l’élevage au sein de la société de l’île. « Mardi enn elever dir mwa, sa mem mo la bank sa, mo lelvaz. Nou kone nou kan enn fami malad, nou vann enn zanimo pou al fer trete Maurice. Ler zanfan pou kompose, nek vann enn bef et pey lekzame. Kan ena enn mariaz ou ena la kominion, nek touy enn zanimo. Nou konpran zot soufrans », dira-t-il en substance sur la base des témoignages recueillis sur le terrain depuis l’éclatement de l’épidémie. Il rappellera encore le cri de coeur de cette étudiante « ki ti nouri enn koson pou pey enn parti so fees liniversite ». Et d’ajouter que « enn zenn ki ti lans dan lelvaz finn dir mwa ki li pa pou nouri zanimo ankor ».
« Ansam nou kapav »
L’évêque de Rodrigues a mis en garde ceux qui sont tentés d’exploiter la situation vulnérable des éleveurs accablés par cette épidémie de fièvre aphteuse. « Ler gayn enn maler, gagn korbo qui fer letour, ena dimounn profit lor maler dimounn pou anrisi zot », dit-il. Et d’en appeler à la communauté des éleveurs pour qu’ils ne baissent pas les bras dans la conjoncture tout en prônant une mobilisation pour une plus grande solidarité. Il dit rêver que « c’est dans un grand élan d’humanité que nous allons sortir gagnants de cette épreuve. Eski nou pou gayn sa grander dam pou depas nou bann klivaz. Au-delà du clivage politique, nous devrons serrer les rangs pour vaincre cette adversité ».
Mgr Harel a demandé à chaque Rodriguais de s’investir pour lutter contre la fièvre aphteuse et « ansam nou kapav », a-t-il exhorté l’assistance. Il a aussi fait comprendre que « la verite bizin fer lor manyer sa virus la fine rant dan Rodrigues et le responsab bizin rann kont ».  Il a également donné lecture des messages venant de l’évêque de Port-Louis, Mgr Maurice Piat, et d’autres dignitaires du diocèse.
Ce week-end a également vu le déplacement du ministre de l’Agro-Industrie, Mahen Seeruttun, à Rodrigues. Dans la matinée de samedi, il a participé à une réunion élargie de la cellule de crise sur la fièvre aphteuse en présence du chef commissaire. Mais dans l’après-midi de samedi, des éleveurs, qui avaient été convoqués à une réunion avec le ministre à La Ferme, n’ont pas compris les raisons de l’annulation de ces échanges à la dernière minute. Le ministre est rentré à Maurice le même jour. Cette annulation et le problème des vaccins ont donné lieu à diverses spéculations dans l’île.