Constat accablant que celui des chiffres émanant des services de la Mauritius Family Planning Association (MFPWA) : alors que 147 cas de grossesses non désirées ont été recensés pour toute l’année 2013, pour les seuls mois de janvier à août 2014, on en est déjà à 132 cas. Les cas recensés concernent des jeunes filles de 14 à 17 ans. Le compteur est au rouge en ce qui concerne ce problème social, qui prend une ampleur des plus déroutantes. Tant au niveau de la société civile, qui tire régulièrement la sonnette d’alarme, qu’a celui des autorités, on admet être conscient de l’urgence de la situation et du besoin d’y remédier au plus vite.
Vidya Charan, directrice de la Mauritius Family Planning Welfare Association (MFPWA), affirme que « le problème va en augmentant. Et ce n’est pas la première fois que nous le disons. Mais chaque année, le constat devient de plus en plus alarmant… Nos anticipations s’avèrent à chaque fois. Cette année encore, nous allons vers une nette augmentation du nombre de nouvelles grossesses précoces ». C’est en se basant sur des données, recensées grâce à l’aide de partenaires tels que la brigade des mineurs, la Child Development Unit (CDU), les différents services de la police, les hôpitaux ainsi que les forces vives et les travailleurs sociaux, « que nous parvenons à établir le nombre de cas de grossesses non désirées », indique encore la directrice de la MFPWA.
Fait marquant que notent tous nos interlocuteurs : les cas de grossesses précoces ne se cantonnent plus à certaines couches sociales seulement. Danny Philippe, Outreach Coordinator de l’ONG LEAD, qui organise des programmes de prévention et de sensibilisation auprès des plus jeunes sur les fléaux de société (toxicomanie, alcool et cigarette, mais aussi sexualité précoce), déclare que « par le biais de nos interventions dans différents quartiers de toutes les régions de l’île, nous sommes mis en présence de cas de grossesses non désirées ». « Tout dernièrement, une de nos Ressource Persons nous a mis au courant du cas d’une mineure qui s’est retrouvée enceinte et qui ne connaît même pas qui est le père ! » La jeune fille, ajoute encore Danny Philippe, « est issue d’une famille aisée. Nous avons aussi appris que les parents ont tout mis en oeuvre pour que leur fille ne garde pas l’enfant ».
« Il est clair qu’à Maurice, ce type de problème est réglé selon les moyens dont dispose la famille… Si celle-ci est modeste et pauvre, la fille aura à porter son enfant à terme. Alors que dans le cas d’une famille de bourgeoisie moyenne, en revanche, il est beaucoup plus courant d’avoir recours à des soins médicaux payants et comme on le dit dans le jargon « faire partir » le bébé… », indique le Outreach Coordinator de LEAD. « Dans un très grand nombre de cas, on voit que les familles pauvres rejettent la fille enceinte avec son enfant. Bizin defalquer… De très jeunes filles se retrouvent à la rue, encore ado ou enfant elles-mêmes, et avec un bébé en route… Où finissent ces jeunes ? Ce n’est pas dur de deviner ».
Danny Philippe indique que « dans bien des cas, quand ces jeunes femmes sont dirigées vers nous, qu’elles aient des soucis avec la drogue ou parce qu’elles sont victimes du commerce sexuel, quand on étudie leur background, on découvre qu’elles sont issues de familles « bien »… Il ne faut pas se leurrer, il y a certainement le facteur de l’extrême pauvreté, la promiscuité, le manque d’éducation de la part des parents, qui font que de plus en plus de jeunes ont une sexualité précoce. Mais ce n’est pas tout ! »
Pauvreté extrême et laxisme parental
Mariam Gopaul, chargée de cours au Charles Telfair Institute (CTI) et consultante en valeurs familiales, abonde dans le même sens : « Bon nombre de parents ont totalement démissionné de leurs responsabilités face à leurs enfants. Dans le cadre des investigations que nous avions menées en vue de la réalisation d’un « parenting pack » il y a quelques années, Guffran Rustom, field worker chez PILS et moi-même avons avons eu leurs reproches à l’effet que leurs parents ne communiquent jamais avec eux. Et c’est une triste réalité : nous avons interviewé pas mal de parents. Nombre d’entre eux nous ont confirmé qu’ils ne disaient même pas bonjour à leurs gosses. Mais si une mère ou un père ne trouve pas le temps pour ce tout-petit-là, et si l’enfant s’entend seriner, matin et soir « Ayo, to fatig mo latet, mo bizin ale travay » ou « Aret plin moi, monn fatiguer ek travay… », on ne donne pas cher des relations parents/enfants. »
Outre le manque de dialogue et le « peer pressure », la curiosité, soutient à son tour Vidya Charan, ainsi que « le manque d’éducation sexuelle adéquate » figurent parmi les facteurs les plus courants qui poussent nos jeunes à avoir une sexualité précoce. « C’est la raison pour laquelle nous ne cessons de réclamer que l’on ajoute une fois pour toutes un module destiné à l’éducation sexuelle au programme d’études ! » Et de rappeler que « ces filles sont encore des enfants, et donc pas du tout préparées à devenir maman ».
Cependant, ainsi que le relève Danny Philippe, « la pauvreté extrême est un facteur qui pousse vers une sexualité précoce, mais ce n’est pas le seul élément ». Vidya Charan est d’accord avec le travailleur social sur ce point : « Nous avons noté un certain relâchement au sein de la cellule sociale. Certains parents sont moins stricts et ne font pas suffisamment attention aux comportements de leurs enfants. » Ce qui amène Mariam Gopaul à rappeler que « nombre de parents crient « au secours » quand leur fillette de 12 ou 14 ans tombe enceinte… Mais pendant qu’elle fréquentait un garçon ou un homme qui l’a engrossée, quand elle rentre à la maison et que ses habitudes ont changé, ou qu’elle apporte des « cadeaux » — montres, portables, vêtements, etc. — et surtout, quand le corps commence à changer, cela n’interpelle pas la maman ? » Une mère, rappelle notre interlocutrice, « est la première à noter tout changement dans le quotidien de son enfant. Si elle ne le fait pas, il y a quelque chose qui cloche ».
Revenant sur l’élément d’extrême pauvreté, Danny Philippe soutient que « c’est très difficile de faire de la prévention et de la conscientisation à des personnes qui vivent à 5 ou 6 familles dans une même maison ! Pensez-vous… leur priorité n’est pas de prendre des cachets contraceptifs ou de mettre des capotes. S’ils n’ont pas de quoi manger ou une place où dormir, c’est le cadet de leurs soucis… »
Tous sont d’avis qu’« il est plus que temps, à Maurice, de nous mettre à l’heure du changement. C’est un fait que nos jeunes sont de plus en plus précoces sexuellement. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut oblitérer ce problème grandissant ! »