Dans exactement un mois débuteront les premières épreuves de Certificate of Primary Education (CPE). 2 000 des 25 941 candidats qui prendront part aux examens sont des First time CPE Failure Repeaters. Selon des instituteurs, le pourcentage de réussite chez ces candidats, lesquels seront à leur deuxième tentative, ne sera pas élevé. Pour cause, la majorité des enfants a toujours des difficultés en écriture et lecture, les classes avaient démarré sans programme d’études, des instituteurs travaillent sans supports pédagogiques et facilités matérielles, de nombreux élèves sont indisciplinés et ne se sont pas appliqués pendant l’année, les instituteurs les plus motivés ont eu très peu de temps pour rehausser le niveau des élèves qui ne savent toujours pas lire et compter. Sans oublier le système éducatif qui ne les a pas encadrés au moment voulu et leur cellule familiale où des adultes leur ont imposé des conditions de vie inappropriées.
«Kouma ekrir cahierTatiana, 12 ans, réfléchit sur la question que nous lui posons. Elle se tourne vers sa soeur jumelle et lui demande : «To kone twa kouma ekrir cahierMais cette dernière n’est pas d’une grande aide pour Tatiana, laquelle reconnaît : «Non, mo pa kone kouma ekrir cahierEt quid du mot book? La jeune fille, déployant plus d’assurance, épelle, en anglais, correctement le mot d’un trait. Se prêtant volontiers à cet exercice, Tatiana, qui sait que la capitale de Maurice est Port-Louis, est convaincue que le plus haut sommet (ndlr : Piton de la Petite Rivière Noire, 828m) de l’île est la montagne du Pouce. «Mo konn ekrir inpe», confie-t-elle.
Tatiana fait partie des 2 000 First time CPE Failure Repeaters répartis dans des collèges prévocationnels. Si elle affirme qu’elle arrive, non sans mal, à écrire, en revanche, elle ne sait pas lire. Comment prendre part aux examens de CPE avec un tel handicap ? Les épreuves débutent dans un mois exactement. Pour la jeune fille, la question ne se pose pas. Elle explique qu’aux des deux derniers trimestres elle a décroché le grade U dans toutes les matières. Tatiana et sa soeur ont été admises en classe repeatersdans la section prévocationnelle d’un collège privé dans le Nord-Est. «Kan inn dir ki bann zenfan ki pann pas sizyem kapav al dan prevokasyonel, tou zot kamarad lekol inn al kolez. Lerla zot ousi zot inn anvi ale», explique Georgette, la mère des deux filles.
Mendier de la nourriture
En proposant la formule de classes spécialisées pour les repeatersdans le secteur prévocationnel, l’intention du ministère de l’Éducation était de pourvoir un cadre : enseignants formés, pédagogie appropriée, à ces enfants pour les préparer à réussir les examens de CPE. Mais il en a été autrement. Des enseignants ont noté que «des parents se sont précipités sur cette formule parce qu’ils pensent que leurs enfants ont déjà une place dans un collège !»
Comme Tatiana, de nombreux redoublants ont des difficultés en lecture, écriture, mathématiques et compréhension. Une faiblesse qui a été négligée durant les six années passées au primaire. Et comme Tatiana, selon des enseignants, la plupart des repeatersvivent dans la précarité économique et sociale, une situation qui fait que l’éducation n’a pas l’attention voulue des adultes. Tatiana vit avec sa soeur et sa mère dans une pièce en tôle dans une poche de pauvreté. Elles n’ont pas accès à l’électricité. Quant aux devoirs, comme elles ne maîtrisent pas grand-chose, elles écrivent des mots qu’elles ne comprennent pas toujours dans leurs cahiers, avant la tombée de la nuit. Et quand elle ne veulent pas aller à l’école, Georgette n’a pas son mot à dire !
«Une de mes élèves m’a récemment confié qu’après les heures de classes, elle va mendier de la nourriture dans un quartier chic», raconte un enseignant en poste dans une classe annexée à la section prévocationnelle d’un collège d’État. «Comment pensez-vous qu’une enfant comme elle peut étudier dans de telles conditions ?» se demande l’enseignant. Il ajoute : «Cela fait plus de 30 ans que je suis dans l’enseignement. Je ne savais pas à quel point ces enfants qu’on retrouve en prevoc vivaient dans des conditions terribles. Ce qui explique leur comportement en classe.»
D’autre part, certains parents perçoivent les classes de repeaterscomme une seconde chance pour leurs enfants. Darshini fréquentait une école gouvernementale et avait décroché les grades D, E et U dans les 5 matières principales au CPE 2012. Sa mère, qui ne regrette pas le choix de l’avoir inscrite en classe de repeaters, affirme que, depuis, sa fille, qui n’a pas pris de leçons particulières, a progressé et obtenu de meilleures notes et pas de grade U. Mais si sa fille ramène de bons résultats, toutefois, elle se plaindrait régulièrement du comportement de ses camarades de classe. «J’ai hâte qu’elle quitte cette école et qu’elle soit admise en Form I dans la filière normale», explique la mère de l’enfant. «Nous n’avons pas été formés pour travailler avec des enfants difficiles», fait remarquer l’enseignant rencontré. Bon nombre de ses collègues font la même observation.
Pas de supports pédagogiques
«On bavarde pendant la classe. Il y en a qui jouent sur leur portable», raconte une élève. Et de poursuivre : «Kan profeser dir res trankil, zot pa ekoute. Zot lager, zot koz pli for ki profeser. Lot fwa enn bann zanfan ti kraz vit dan klas.»Un autre enseignant a trouvé une astuce pour calmer des éléments perturbateurs. «Comme j’ai pris le soin de collecter les numéros des parents, je les appelle aussitôt qu’il y a un problème avec leurs enfants en classe», dit-il. Mais, face à l’indiscipline, certains de ses collègues, les plus âgés, ont préféré baisser les bras. Et partir. Dans les prévocationnels des collèges d’États, plusieurs enseignants recrutés avaient atteint le grade d’assistants maîtres d’école. Après avoir passé plusieurs années dans l’administration, ce n’est pas sans mal qu’ils ont renoué avec l’enseignement.
Lorsque les classes de redoublants avaient démarré en février dernier, les enseignants recrutés n’avaient quasiment pas de matériel pédagogique pour assurer les classes. «Le ministère nous a remis des manuels de Std III à V ! Pour le reste, à nous de nous débrouiller. Il faut comprendre que la majorité de ces enfants est du même niveau. C’est-à-dire qu’il faut reprendre leur apprentissage à zéro. Nous avons besoin de support visuel, de facilités pour faire des copies, du matériel audio. Récemment, nous avons reçu des questionnaires adaptés aux enfants pour des examens blancs. Le premier commence le mardi 24 avec les mathématiques. Cette initiative est une bonne chose», explique un enseignant d’État.
Pour sa part, le ministère de l’Éducation dit ne pas comprendre pourquoi les enseignants déplorent l’absence de formation«alors qu’ils avaient participé à une session en avril dernier.» D’autre part, ce ministère rappelle que les collèges privés avaient de leur côté mis en avant l’expérience de leur personnel enseignant. «Cette formation était en fait une rencontre où chacun exprimait ses idées et opinions. Cela n’enlève en rien au fait que nous n’avons jamais eu un programme d’études de qualité pour préparer les élèves aux examens de CPE !» précise l’enseignant d’État.
Pour pallier cette absence, il a dû, dit-il, trouver des images pour soutenir certaines matières, faire preuve de créativité, inventer des méthodes pour retenir l’attention de ses élèves, grignoter des minutes sur des périodes non académiques. L’objectif est de faire en sorte que les repeatersarrivent à travailler au mieux la première partie des questionnaires aux examens en octobre prochain.
Ce n’est qu’à la fin du deuxième trimestre que le ministère a remis des workbooksaux classes de repeaters. Et invité les collèges à organiser des classes d’hiver. Mais, soucieux de la performance des 2 000 repeaters, il revient que le ministère de l’Éducation aurait à quelques reprises demandé aux enseignants de leur faire parvenir des données relatives à leur niveau. «Il faut être réaliste, le pourcentage d’échec au CPE sera malheureusement élevé chez lesrepeaters ! Pour qu’ils aient le niveau requis pour participer au CPE, quelques mois de travail ne suffisent pas», avance l’enseignant. Partageant l’avis de ce dernier, un autre collègue rappelle«qu’en octobre, les repeaters participeront à une course qui n’est pas pour leur catégorie !»